«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de m'attendre à pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche répertoire. Le curé ne se troubla pas pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: «Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'êtes pas venu me voir à votre arrivée dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.—Je n'aime pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai jamais aimés et je suis trop vieux pour changer maintenant.—Eh bien! capitaine, nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour vous faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le digne prêtre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en jurant comme un possédé, je le mis littéralement à la porte.

«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de pareille visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par exemple, c'est trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: «Bonjour, capitaine, vous n'étiez pas bien disposé hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous étiez plus en train de causer.» Malgré mon apparence terrible, je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du coeur; aussi, ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je lui répondis: «Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition, c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos églises et de vos bedeaux.—Soit, reprit le curé; mais, de votre côté, vous vous engagez à me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compté, et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.—Accordé; et pour répondre à votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler.» Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air de la trouver accomplie.

«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte, et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement ce jeu; aussi, bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je prenais le chemin du presbytère, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soirée se passait toujours trop rapidement.

«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais de religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes mauvaises habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé me battait à plates coutures, je m'en donnais à coeur joie, et jamais pareils blasphèmes n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant bien en face: «Je vous ai fait une promesse, me dit-il, à laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en faire une à votre tour?—Laquelle?—C'est de ne plus jurer.—Mais c'est impossible, voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par méchanceté, mais c'est devenu une habitude chronique.—Je ne prétends pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, à vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas égale: il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.—Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.—Puisque vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par sapristi.—Je consens au marché, répondis-je.—Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez à votre promesse, je manquerai à la mienne.»

«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt que le bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour j'oubliais l'innocent sapristi, et je reprenais mon triste répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois points, et j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos conventions. Vous devinez facilement le reste: à mesure que mon vénérable ami me dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais goût; ce n'était plus une punition, c'était devenu un besoin. Bientôt, je fus tout à fait converti; mon excellent curé me fit approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur à l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon ancien état que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du fameux sapristi, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le capitaine Sapristi. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal, et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que je l'étais alors.[1]»

Note 1:[ (retour) ]***Cité dans les Petites lectures, bulletin populaire des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.—Nous n'avons pu vérifier nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous avons puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans les pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et elles restent un secret entre l'homme et Dieu.

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5.—LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN.