28.—LE ROSIER DU MOIS DE MARIE.
Papa, disait une enfant de six ans à un ancien militaire qui, nouveau Cincinnatus, occupait ses loisirs à cultiver ses jardins et ses champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la blancheur égale celle des lis.—Pour les effeuiller, sans doute? répondit le père à l'enfant.—Non, non, répliqua celle-ci: elles sont trop belles pour cela.—Mais qu'en feras-tu?—C'est mon secret.—Ton secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me dévoilerais-tu cet important mystère?—Cher Papa, donnez toujours; je vous dirai plus tard à qui je destine ces fleurs.—À la tombe de ta pauvre mère, sans doute?—C'est bien pour ma mère... mais... pour ma Mère du ciel.» En prononçant ces derniers mots, la voix de l'enfant avait un accent si pénétrant et si doux, que le père, sans en avoir compris le sens, en fut néanmoins profondément ému. Il s'avança donc vers le rosier, le détacha habilement de la terre, et le remit entre les mains de sa petite fille, qui s'éloigna aussitôt, emportant avec elle son cher trésor.
Quand la bonne petite rentra au logis, il était déjà tard. Son père l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans sa chambre pour prendre un repos bien nécessaire après une journée employée à de rudes labeurs. Mais, hélas! le sommeil ne vint point fermer ses paupières: une agitation fébrile, inaccoutumée, s'était emparée de son esprit: les souvenirs d'un passé grossi d'orages revenaient à sa mémoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le brave guerrier, le soldat intrépide, que le bruit du canon et de la mitraille n'avait jamais fait pâlir, éprouvait un saisissement inexprimable.
Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'âme causé par le remords, il se mit à balbutier quelques-unes de ces prières qu'aux jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux maternels; et les mots bénis qui, depuis tant d'années peut-être, jamais n'avaient effleuré les lèvres du vieux militaire, vinrent s'y placer en ordre les uns après les autres, et former ce tout sublime connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prière du Seigneur ...
La prière! ce cri du coeur, cet élan de l'âme vers Celui qui l'a créée, qui l'aime, qui veut et qui peut seul lui donner le bonheur, est un de ces remèdes efficaces et doux, dont l'effet ne tarde pas à se faire sentir. Notre homme en fit la consolante épreuve. Un rayon d'espérance vint tout à coup dissiper les ténèbres dont, un instant auparavant, son entendement était enveloppé: «Si je suis pécheur, se disait-il, si, pendant de longues années j'ai vécu en véritable païen, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi. N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du Seigneur prête à me frapper?»
En pensant à son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporté dans un de ces temples majestueux élevés par le génie de la foi au Dieu trois fois saint. Au bas du choeur, à l'entrée de la nef principale, était un autel étincelant de mille feux et surmonté d'une gracieuse statue de la Vierge Marie. Une foule de fidèles montaient et descendaient les marches de l'autel, déposant aux pieds de l'image vénérée des fleurs et des couronnes. Une délicieuse harmonie ajoutait au charme de cette pieuse vision. Mais bientôt la foule s'écoula; les chants cessèrent; les lumières s'éteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait ses vacillantes clartés sur le candide visage d'une petite fille qui s'avançait furtivement vers l'autel, et y déposait un rosier chargé de blanches fleurs.
Ici le vieillard s'éveilla: le secret de sa chère enfant venait de lui être révélé; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour l'embrasser: «Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai un secret.» L'enfant sourit: «Vous me le confierez, Papa? dit-elle à son tour.»—«Non, ma petite, tu le verras.»