Il revint effectivement au bout de cinq jours, et après sa visite à la pauvre vieille, qui lui raconta en pleurant combien son terrible voisin avait été bon pour elle, il entra chez lui. En le voyant, la femme se précipite vers lui en lui disant: «Ah! monsieur l'abbé, vous m'avez sauvé deux roulées.» Le mari, un peu confus, ajouta: «Ah! oui, les mains m'ont bien démangé... Mais j'ai fait comme vous m'avez dit, et je ne rentrais que quand la colère était passée.—Vous le voyez, dit l'abbé, on peut toujours en venir à bout, et je suis sûr qu'après ces deux fois vous avez trouvé votre femme bien plus douce.»
La glace était rompue, et l'abbé en profita pour parler un peu charité et amour du prochain. Nul n'avait mieux que lui, qui prêchait si bien d'exemple, le droit d'en parler. De là il passa un peu à l'amour de Dieu, et quitta le couple enchanté, emportant une nouvelle promesse de patience et celle d'une visite du mari. Sous cette grosse enveloppe il cachait un coeur intelligent et bon, et il ne fut pas difficile à l'abbé de le ramener à Dieu. Après avoir été la terreur de son quartier par sa force et sa violence, il en devint le modèle et l'apôtre. Plus d'une fois il amena à l'abbé d'anciens camarades dont il avait déterminé la conversion.
Un matin, l'abbé se trouvait d'assez bonne heure à Saint-Sulpice. Il le vit entrer et, après une courte prière, s'approcher du tronc des pauvres, y jeter quelque chose et se retirer précipitamment. Il le suivit, et l'ayant rejoint dehors, il lui demanda ce qu'il venait de faire. Le chiffonnier hésita à répondre, mais, certain que l'abbé avait tout vu, il lui dit: «Eh bien! c'est l'argent de mon déjeuner que j'y ai jeté. Autrefois je n'en ai que trop dépensé au cabaret. J'ai donné des scandales, vous le savez mieux que personne. Pour les réparer autant que je le puis, je jeûne quelquefois, et comme il ne serait pas juste d'en tirer profit, je viens jeter ici, pour les pauvres, l'argent que mon déjeuner m'aurait coûté.»
(L'abbé Mullois.)
31.——LE NOUVEL AUGUSTIN.
Un jeune homme du nom d'Augustin, emporté par ses passions ardentes, était tombé dans le désordre presque au terme de ses études. Ne connaissant plus ni frein ni règle, il n'écoutait même pas sa mère et restait insensible à ses larmes comme à ses reproches. Par intervalles cependant, le remords venait troubler la conscience du jeune libertin, mais il tâchait de s'étourdir davantage et se plongeait dans la dissipation. Soudain, une maladie de poitrine se déclara. Inquiète de le voir partir pour la capitale avec une toux opiniâtre, sa plus jeune soeur, Anna, cacha, sans le lui dire, une médaille de la sainte Vierge dans l'habit qu'il portait. Ce pieux stratagème fut sans effet sur lui. Loin de là: «On s'est donné une peine inutile, écrivit-il bientôt; je prie qu'on ne recommence pas, mon tailleur a bien autre chose à faire qu'à découdre des médailles.»
Les symptômes de la maladie ne tardèrent pas à devenir inquiétants, et firent de rapides progrès; des crachements de sang menaçaient d'étouffer tout à coup le malade. Ainsi la mort le pouvait frapper à toute heure: pauvre Augustin! il n'était pas préparé à paraître devant Dieu, il ne songeait pas même à s'y disposer. Un jour, dans une entrevue qu'il eut avec sa soeur religieuse, celle-ci lui avait dit avec tendresse: «Mon cher Augustin, songe donc à mettre ta conscience en règle avec Dieu; moi qui t'aime tant, je ne puis soutenir la pensée de te savoir loin de lui.» Pour toute réponse, le jeune homme avait serré avec émotion la main de sa soeur, puis il avait cherché à changer une conversation qui semblait le fatiguer. Un autre jour, une crise violente ayant fait appréhender que sa dernière heure ne fût arrivée, sa mère avait fait prier l'aumônier, premier dépositaire des secrets du coeur de son fils, d'accourir en toute hâte. L'aumônier s'était présenté sans retard avec sa douce parole, son regard ami. Augustin n'avait voulu rien entendre, et le vieillard s'était retiré les yeux pleins de larmes amères.