«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées comme l'était Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pénétrant, vous désirerez lui ressembler. Vous les trouverez bénites, afin qu'elles apportent dans vos maisons la bénédiction de Marie. Mères, ornez-en le berceau de votre petit enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre mari; dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à votre chevet, afin que votre premier regard, la première élévation de votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un même amour.» Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que dit encore le révérend Père. La distribution commença; lorsque je m'approchai pour recevoir ma rose, un léger sourire se dessina sur les lèvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensée ce mot hasard qui m'avait amené là. Je m'inclinai et sortis de l'église beaucoup plus grave que je n'y étais entré.

Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais en ville et j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de porter dans une maison profane ma petite rose bénite me fit rougir intérieurement. Je rentrai chez moi, je la suspendis au portrait de ma mère. Pauvre mère! il me sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses prières qui, du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il que j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites choses qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que je confiai de pensées tumultueuses à ma rose mystique: c'était presque une confession, et la petite goutte de rosée bénie qui reposait au fond de son calice était le baume consolateur que j'appliquais sur les blessures orageuses de mon coeur. «Qui sait, murmurai-je en m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette église, et si, te tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène à vous repentant et converti!» lui dirai-je.

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41.—UN SOUVENIR DU BAGNE.

Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint ministère auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser d'admirer les merveilles de la grâce sur ces pauvres âmes si chères au Bon Pasteur. Prêchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, à Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'étonnante bonté de Dieu en faveur d'un pécheur pénétré d'un sincère repentir.

«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon âme d'une manière ineffaçable, un homme que je place au-dessus de tous les religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vénère, et cet homme, ce saint, c'est un forçat.

«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant, cette fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger celui-ci. J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits. Je n'y fis pas d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la même chose chez plusieurs de ces malheureux. Néanmoins, la précision avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme de ses réponses piquaient de plus en plus ma curiosité.

«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins à savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.