Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité, je repris:

—Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.

Alors il me répondit:

—J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien coupable, mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements, le bon Dieu toucha mon coeur.

«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis ma conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme sur le coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eût tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de nature à réparer ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin immense de réparation! Sur ces entrefaites, un incendie éclata près de ma demeure. Tous les soupçons tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me mit en jugement. Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné, mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait prononcer ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller délibérer sur mon sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intérieure qui me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur et de te rendre la paix. À cet instant, je ressentis effectivement une paix délicieuse. Les jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict, qui me déclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances atténuantes; j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je fus obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du sentiment de bonheur que j'éprouvais. On me conduisit à mon cachot, et là, tombant sur la paille qui me servait de lit, je me mis à répandre un torrent de larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait été heureux d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et ne m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche de remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois dans ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, à la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis à peine m'en apercevoir; les heures s'écoulent comme des minutes, les jours comme des heures, les mois comme des jours, les années comme des mois. Personne ne me connaît; on me croit condamné justement et cela est vrai.

«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous dis ni mon nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à la fin.»

[Index]

42.—CE QUE LE ZÈLE PEUT INSPIRER À UN ENFANT.