En disant cela, il empoigna Marguerite, qui faisait semblant d'être épouvantée, la renversa sur le lit, à côté de la baronne encore nue et tremblante, la prépara et se jeta avec la plus grande violence sur elle. Marguerite se tordait, faisait semblant de vouloir éviter cette emprise, et cependant elle s'offrait toujours plus. Elle ne lui permit rien avant de s'être assurée qu'elle n'avait rien à craindre. Il était encore revêtu de l'appareil qui avait rassuré la baronne. Puis elle se laissa aller, feignant de se rendre à sa violence. Elle gémissait faiblement, suppliait la baronne de l'aider, de la préserver contre la rage de ce forcené. Intérieurement, elle était toute aux sensations qui remplissaient son âme. Elle jouissait sournoisement d'avoir trompé la baronne, de la vaincre, d'être là, à côté d'elle, sur son propre lit, dans les bras du bel homme qui ne lui avait pas été destiné. Malgré sa violence apparente, le comte la maniait avec tendresse et douceur; il provoquait lentement les sensations les plus précieuses qui pouvaient la réjouir sans danger. La baronne était non seulement présente, mais elle dut encore apaiser Marguerite qui pleurait et la prier de ne pas crier si fort. Comme la crise approchait, le comte lui dit en outre: «Chère baronne, si vous ne m'aidez pas à maîtriser cette fille, nous sommes perdus. Nous ne pouvons compter sur elle que si j'arrive à la violer!» Et la baronne l'aidait, violemment, tandis que le comte accomplissait son désir. Marguerite s'efforçait de lutter, elle se défendait contre la baronne; cette lutte provoquait des mouvements brusques et des secousses, une agitation et des sursauts qui augmentaient la jouissance et qui provoquèrent le dénouement instantané et réciproque de l'acte qui avait lieu. Marguerite était comme évanouie. Mais elle écoutait et observait tout. Le comte s'était rapidement déshabillé. Il s'agenouilla devant la baronne, la supplia de se calmer, de lui pardonner d'avoir employé un tel moyen et lui assura que c'était vraiment le seul pour éviter des dangers. Il lui prouva qu'ils venaient de gagner une confidente très sûre en Marguerite et que leur liaison était dorénavant à l'abri de toute surprise. D'ailleurs, en lui donnant de l'argent, ils se l'attacheraient davantage. Il fit semblant d'avoir fait un énorme sacrifice à la baronne en descendant jusqu'à une femme de chambre. Enfin il pria la baronne d'employer tout ce qui était en son pouvoir pour consoler et gagner Marguerite quand elle sortirait de son évanouissement. Marguerite fit un mouvement, comme si elle allait se réveiller, et la baronne, apercevant le petit cordon rouge qui pendait, le retira rapidement et le cacha dans la literie. Marguerite triomphait; la baronne lui avait rendu personnellement un tel service! Le comte quitta la chambre après avoir fixé leur prochain rendez-vous et rentra dans son appartement. Les deux femmes étaient seules. La baronne, complètement trompée et très inquiète, lui raconta sa liaison avec le comte, afin de la distraire, mais Marguerite semblait inconsolable. Elle lui raconta aussi la vie qu'elle menait avec son mari. Elle lui promit de prendre soin d'elle dans l'avenir, si elle voulait bien l'aider et pardonner la violence du comte. Marguerite cessa enfin de se plaindre des souffrances endurées. Elle promit à la baronne que puisqu'elle avait eu, bien malgré elle, connaissance de son secret, elle était prête à favoriser les rendez-vous. Réflexions faites, il se créa une liaison très étrange entre ces trois personnes. Le comte ne soupçonnait rien de la familiarité secrète des deux femmes. Il avait goûté beaucoup de plaisir au beau et jeune corps de Marguerite, et il aimait parcourir ce petit sentier encore si peu battu. Il la préférait à la baronne. Quand ils étaient seuls, il lui donnait des preuves marquantes de son amour et de sa faveur. En présence de la baronne, Marguerite ne faisait presque pas attention au comte. Elle déclarait ne participer à leurs ébats que pour faire plaisir à la baronne. De son côté, celle-ci ne soupçonnait pas du tout ce qui se passait entre son amant et sa femme de chambre. Elle comblait Marguerite de cadeaux, et la prit désormais comme confidente. Au prochain séjour à Genève, Marguerite était toujours présente quand le comte venait le soir chez la baronne; mais elle avait déjà passé chez lui pour recevoir les prémices de ses forces, si bien que la baronne n'obtenait toujours que les restes. Marguerite ne se lassait pas de me parler des jouissances qu'un tel accord entre trois personnes comporte et, surtout, quand un petit roman, une légère intrigue s'y mêle. Elle me disait qu'elle était ou passive ou compagne, afin de ne pas éveiller les soupçons de la baronne. Le comte et elle savaient bien à quoi s'en tenir. Le jeune Russe était aussi tendre que passionné. Il l'aimait avec passion pour être monté en premier sur son trône virginal. Il voulut pousser Marguerite à essayer sans enveloppe et goûter le plaisir complet. Il lui décrivait ce que c'était que de ressentir au moment décisif une autre âme se joindre à l'âme; il lui disait encore que ce mélange des âmes humaines dégageait un parfum délectable; que c'était comme un avant-goût de la béatitude céleste; que cette effusion réciproque était la volonté de la nature. Il lui promit aussi de prendre soin d'elle si elle devait concevoir et donner la vie à un enfant. Mais Marguerite s'y opposait énergiquement; il lui suffisait de sentir le flot impétueux, le fleuve admirable; elle ne voulait pas de lui ni de sa fécondation balsamique. Après qu'ils avaient joui l'un de l'autre, les jeux reprenaient le soir chez la baronne et duraient fort tard dans la nuit. Dès les premières expériences à trois, la baronne se montra enchantée, car le comte était très inventif, et beaucoup plus qu'il ne semblait possible. Marguerite se couchait près de la baronne. Le centre de tout plaisir réside dans le cerveau de l'homme, et le comte, tout en imaginant les façons les plus bizarres de se récréer, jouait avec les difficultés que peut présenter le but d'amuser deux personnes, surtout quand elles sont de condition différente. Le comte était inépuisable dans la manière de provoquer la plus haute volupté par de longs préambules et par les récits de ses aventures. La baronne s'accoudait sur le lit de façon que le comte, tourné vers elle, lui caressait le front, tandis que Marguerite, assise sur un tabouret, avait les yeux juste à la hauteur du lit si bien occupé. Elle y portait les mains, jouait tantôt avec les festons des draps fins et ajourés sur les bords, tantôt avec les oreillers et les boucles blondes qui se répandaient sur les épaules de la baronne. Elle ouvrait la bouche d'étonnement selon la qualité des récits divers qu'elle écoutait ainsi avec une attention soutenue et sans jamais interrompre le charmant orateur. Puis dans les moments les plus intéressants de ces histoires, elle s'animait aussi et frottait parfois la soie des courtines. La baronne, de son côté, ne restait pas immobile, mais tandis que d'une main elle jouait avec les cheveux de son amant, de l'autre elle se plaisait à caresser la nuque de Marguerite, qui goûtait ces douces caresses. Ceci était son plus vif divertissement! La beauté des amants, la grâce de la baronne qui était dans tout son développement harmonieux, les blonds cheveux de ses tempes, la vive rougeur de ses joues à certains moments intéressants, les belles formes de l'homme, alors dans sa plus grande vigueur, ses cheveux noirs qui contrastaient avec les blonds,—et prendre part à ce spectacle, le goûter des yeux, de tout près, partager en esprit les jouissances des deux autres,—tant de ravissements ensemble! Le souvenir de ces choses admirables l'échauffait, et comme j'étais étendue dans la moelleuse chaleur du lit, je sentais que ces images la mettaient tout en feu!

En effet, la situation de ces personnes n'était pas ordinaire. Malgré leur grande intimité, une méfiance réciproque, et malgré les jouissances communes, tromperies et dissimulations! Ainsi que je vous l'ai déjà dit, mon imagination se délecte à de tels tableaux; ma raison me déconseille de les imiter. De tels raffinements sont suivis de grandes fatigues, et il y a toujours des ennuis quand un secret est détenu par plus de deux personnes. Comme le jeune comte pouvait assouvir tous ses caprices, il se fatigua bientôt de cette liaison. Il se refroidit, probablement fatigué par les exigences des deux femmes. En un mot, il quitta précipitamment Genève après un froid adieu. La baronne tâchait de se séparer de Marguerite et elle en trouva bientôt l'occasion. Marguerite avait reçu plus de trois mille francs du comte et de la baronne. Malheureusement, elle avait remis cet argent entre les mains de son tuteur. Elle alla vivre chez une amie qui avait été gouvernante. Elle prenait des leçons, car elle avait l'intention d'aller comme gouvernante en Russie, ainsi que beaucoup de Suissesses. Le changement de sa situation était pourtant trop brusque. Elle ne se sentait pas heureuse dans la maison de son amie. Ses études l'ennuyaient. Chez la baronne, elle avait tout eu pour être heureuse. Elle avait même eu l'occasion de goûter beaucoup plus que les filles ne goûtent habituellement sans danger. Cela l'avait gâtée. Son corps avait besoin de certaines choses. Le beau corps du jeune comte lui manquait et aussi les caresses intimes de la baronne. Durant tous les premiers mois, ses nuits furent très agitées et ses rêves fort troublés. L'effet de sa main était mince et elle ne trouvait pas l'occasion de faire une connaissance sûre. Elle voulait bien se donner, mais à la condition de n'avoir rien à craindre. Et elle n'osait pas proposer à un autre homme ce qu'elle avait proposé au comte dans des circonstances particulières. Une jeune fille n'avoue jamais la connaissance de ces choses, cela la diminuerait aux yeux des hommes. Elle passa donc une année bien solitaire au milieu de ses livres et de ses atlas. Quelque chose s'était éveillé en elle qu'elle ne pouvait assouvir et qui éclatait tyranniquement la nuit, dans des rêves voluptueux. Enfin, dans un établissement de bains, elle rencontra une jeune fille avec qui elle eut bientôt des relations aussi intimes qu'avec la baronne. Toutes sortes de jeux, des conversations curieuses, l'enseignement des choses défendues et des expériences osées leur procurèrent des jouissances bien vives. Elles mêlèrent bientôt d'autres compagnes à leurs ébats. Chacune faisait semblant d'ignorer tout, chacune se laissait apprendre ce qu'elles avaient déjà toutes pratiqué en cachette. Marguerite était insatiable. Ces rendez-vous secrets, ces amusements clandestins aiguillonnaient son désir. Un jour, elle rencontra le frère d'une de ses nouvelles amies, un jeune homme aimable et bien élevé. Elle vit immédiatement qu'elle lui plaisait. Il s'approchait d'elle avec l'émotion et la gaucherie d'un adolescent se sentant attiré pour la première fois par une femme; il ne pouvait résister à l'obscur commandement de sa nature. Marguerite avait beaucoup de peine à cacher son indiscrète passion. Elle aurait volontiers satisfait ce dernier désir qu'il ignorait encore, mais elle ne savait comment lui expliquer qu'elle exigeait des garanties. Charles avait été élevé à la campagne; il ignorait tout de ces choses; ses paroles et ses actions étaient simples et honnêtes. Marguerite connut enfin l'amour, et elle se débattait vivement contre sa toute-puissance. Elle croyait tout connaître et être maîtresse de son cœur! Tous ses principes s'évaporèrent au feu du premier baiser! Elle était sans défense devant les caresses hésitantes de son bien-aimé! Il était si gauche qu'elle devait le conduire sans en avoir l'air. Mais la nature fouette même le plus naïf, le plus vertueux, et quand on s'est engagé dans cette dangereuse voie, il faut aller jusqu'au bout. Marguerite s'amusait beaucoup de voir les louables efforts qu'il faisait pour arriver à des fins qu'il ne soupçonnait même pas. Elle se sentait si supérieure à lui! Elle se croyait assez maîtresse d'elle-même pour garder tout son sang-froid au moment fatal, car son jeune amoureux se pâmait déjà au moindre frôlement extérieur. Elle pensait pouvoir empêcher un baiser dangereux. Mais elle ne savait pas que chez elle aussi chaque fibre, chaque nerf attendait l'union intime. Elle ne connaissait pas la faiblesse de la femme dans les bras de l'homme aimé, quand toutes ses forces viriles vous réchauffent partout. Une volupté inouïe lui fit oublier toute sauvegarde, tout principe, et l'endormit dans une trompeuse sécurité. Au réveil tardif, ce fut en vain qu'elle espéra avoir reçu une étreinte improductive et que, devenue prudente, elle se refusa à son amant. Elle était fécondée: elle avait perdu son honneur, et son avenir était brisé! Alors elle accorda au jeune homme tous les droits du mari. Durant trois mois, ils goûtèrent toutes les joies du bonheur terrestre. Puis tous les coups du mauvais destin s'abattirent sur elle. Son tuteur fit banqueroute et s'enfuit en Amérique en emportant son pécule; son amant tomba malade et mourut; couverte de honte, elle fut chassée de la maison. Elle se réfugia, misérable, dans un pauvre village, où elle perdit son enfant, après deux ans de privations et de souffrances. Enfin elle vint en Allemagne et trouva une place de gouvernante chez mon oncle.

Combien elle me mit en garde contre l'oubli d'un tel abandon!

Marguerite m'avait tout appris, simple et franche.

Pourtant elle m'avait caché de quelle façon artificielle elle ravivait ses souvenirs.

V

PHILOSOPHIE DE L'AMOUR PHYSIQUE

Peu de jeunes filles ont appris en si peu de temps et surtout avec si peu de risques tout ce qui concerne l'instant le plus important de la vie de la femme, ainsi que je venais de l'apprendre par hasard et grâce à l'histoire de Marguerite. Jusque-là je n'en savais pas plus long—et probablement pas moins—que la plupart des jeunes filles de mon âge, bien que mon tempérament fût plus sensuel qu'il ne l'est, habituellement, chez les jeunes filles et chez les jeunes femmes. Les hommes se trompent. Ils pensent que le sexe féminin est naturellement aussi sensuel que le leur. Ils jugent les femmes faciles et ils jugent mal. Les maris le savent bien, eux qui se plaignent sans cesse. Moi non plus je ne voulais pas y croire. Je pensais que tout est pruderie et dissimulation, quand je trouvais froideur, indifférence et dégoût même pour ces choses qui m'excitaient. Vous allez me demander pourquoi tant de jeunes filles se laissent séduire si rien chez elles ne les pousse au-devant du désir de l'homme et si leur sexe et leurs voluptés ne sont pas aussi violents. Cette remarque est exacte; malheureusement, je ne puis pas y répondre. Et pourtant mes observations et mes expériences personnelles m'ont convaincue de plus en plus que la sensualité consciente n'est pas aussi développée chez la femme que chez l'homme; elle s'éveille, est peu à peu provoquée, et c'est seulement entre trente et quarante ans qu'elle est aussi exigeante chez la femme que chez l'homme. Il m'est incompréhensible que tant de femmes se laissent si facilement séduire pour leur malheur quand elles ne sont en rien les complices de l'homme. Je ne suis jamais arrivée à trouver une explication à cette contradiction. Rien n'est favorable à l'homme quand il veut pousser une de ces innocentes à s'abandonner complètement. La douleur physique de la première approche est si grande que c'est un avertissement, cela incite à réfléchir et à ne pas aller plus loin dans le sentier du mal. La crainte des suites inévitables les retient aussi, car bien peu de jeunes filles sont assez sottes pour ne pas savoir ce qu'elles risquent. Les statues, les tableaux, le spectacle de l'accouplement des animaux, les lectures inévitables, les conversations de pensionnat, etc., tout instruit la plus naïve comme si elle avait les mille yeux d'Argus. Oui, et pourtant je dois vous l'avouer, et je ne trouve pas d'autre explication, ce sont la curiosité et le besoin de se donner entièrement à l'homme aimé qui les poussent. Mais combien se donnent sans amour? Combien pleurent et sanglotent sans se défendre? Ceci est un des plus admirables mystères de la nature; c'est un des exemples les plus caractéristiques de sa puissance et de la force d'attraction qu'elle impose, même aux tempéraments les plus taciturnes.

Du lion aux animaux domestiques, la famille entière des chats s'accouple dans la douleur et met bas dans la volupté (c'est justement le contraire qui arrive chez tous les autres êtres vivants) et la femelle s'offre quand même à la douleur de l'accouplement. Qui éclairera ce problème? Combien de jeunes filles m'ont avoué en pleurant qu'elles ne savaient pas comment c'était arrivé. «Sa prière était si douce!». «C'était si chaud, si divin!» «Elle avait eu si honte!» Toutes ces phrases n'expliquent rien. Il est donc bien étrange que moi, qui ai un tempérament si ardent (je puis bien vous l'avouer, car vous n'allez pas en profiter), la nature m'ait donné une raison assez forte pour échapper longtemps, longtemps à ces dangers. Je ne puis raconter que ce que j'ai ressenti et pensé personnellement quand l'heure fatale arriva aussi pour moi; je le ferai avec pleine sincérité en vous parlant de cette époque-là de ma vie. Aucune des explications données ne suffit donc pour résoudre cette énigme millénaire qui ne sera probablement pas résolue. Ce n'est pas par hasard que l'histoire du monde commence par la curiosité d'Ève et la jouissance du fruit défendu. Les sages qui placèrent ce mythe au début de l'histoire du genre humain savaient que ceci est le centre, le point d'appui, le mystère de l'histoire du monde; sauf que la jouissance du fruit défendu ne ferme pas, mais ouvre les portes du paradis.

Vous pensez bien que je ne fis pas toutes ces réflexions en rentrant, si lourdement changée, chez mes parents. Elles sont le fruit de mes expériences ultérieures. Encore enfant, je m'étais trouvée dans l'alcôve de la chambre à coucher de mes parents; je revenais de chez mon oncle jeune fille, quoique n'étant plus dans mon intégrité première. J'étais autre et le monde autour de moi avait changé. Un voile était tombé de mes yeux. Tout était dans une autre lumière, hommes et choses. Je comprenais des choses que je n'avais jamais remarquées auparavant. Le hasard m'avait aussi mise en garde contre le gâchage de ces précieux biens. Mon cousin m'avait fait craindre les excès. Son pâle visage, ses yeux éteints, la mine entière du jeune pécheur m'avaient montré le sort de ceux qui s'adonnent avec trop d'emportement aux jouissances secrètes. Je n'ai jamais craint de recourir à elles, mais je ne l'ai jamais fait au prix de ma santé et de ma gaieté. Oui, si j'avais été un homme, je ne m'y serais peut-être jamais livrée; car les hommes n'ont pas les mêmes excuses pour ces jeux secrets que les filles, les femmes et les veuves. Ils ne sont pas aussi contraints, aussi liés que les femmes, qui n'osent pas faire un geste, échanger un regard, goûter ouvertement à ces choses, sans risquer leur honneur et être immédiatement la proie des mauvaises langues. Nous devons toujours feindre l'indifférence; quand nous voulons agir ouvertement, nous devons le faire en secret; cela nous rend malheureuses de ne pouvoir avouer que nous ne sommes pas indifférentes. L'homme n'est pas forcé d'avoir mille et mille égards. Il n'a que plaisir et joie, c'est nous qui supportons toutes les douleurs. Pourquoi donc perd-il en secret, de sa main froide, ce qu'il a tant d'occasions d'employer plus profitablement? Je me disais donc que les excès, toujours dangereux, le sont particulièrement dans les choses de l'amour, et cette connaissance acquise par hasard m'a conservée jusqu'à présent gaie, joyeuse et sensuelle. Je rentrais dans la maison de mes parents plus riche surtout de la science suivante: il y a deux espèces de morales dans le monde: la morale officielle qui cimente les lois de la société bourgeoise et que personne ne peut enfreindre impunément, et la morale naturelle entre les deux sexes, dont le ressort le plus puissant est le plaisir. Naturellement, je ne connaissais pas encore cette éthique, je la devinais à peine, obscurément, d'instinct, et je n'aurais pas encore su la formuler. J'y ai souvent réfléchi depuis, cette double nature de l'éthique m'a toujours été confirmée. Ce qui est moral dans les pays mahométans est immoral dans les pays chrétiens. La morale de l'antiquité est autre que celle du moyen âge, et ce qui était permis au moyen âge offusquerait nos sentiments. La loi de la nature est l'union la plus intime entre l'homme et la femme; la forme sous laquelle cette union s'accomplit dépend du climat, des convictions religieuses et de l'ordre social. Personne ne peut transgresser impunément les lois qui lui sont imposées; et cette contrainte que les lois morales d'un pays exercent également sur tous rehausse les plaisirs de la volupté en la faisant secrète.