D'ailleurs Pisanus Fraxi n'étaye son opinion d'aucune preuve: «On affirme, dit-il, que ces Mémoires sont une autobiographie de la célèbre et notoire Mme Schrœder-Devrient», et il dit plus loin que les papiers auraient été trouvés après sa mort par son neveu, qui les aurait édités.
Je dois dire que l'examen attentif du style des lettres de Wilhelmine Schrœder-Devrient ne rappelle pas complètement celui des Mémoires qui lui sont attribués, mais que, malgré des différences biographiques qui ont pu fort bien être introduites par des éditeurs, certains détails cadrent assez bien avec l'existence romanesque de la célèbre cantatrice, et qu'il ne serait pas impossible, après tout, qu'il s'agisse de Mémoires rédigés d'après certains fragments, certaines indications, certaines lettres trouvés dans les papiers de Mme Schrœder-Devrient.
Wilhelmine Schrœder-Devrient, qui était née à Hambourg le 6 décembre 1804, mourut à Cobourg le 26 janvier 1860, c'est-à-dire deux ans avant la publication des Mémoires. Nous n'avons pas à nous étendre longuement ici sur la vie, ni sur la carrière artistique de Schrœder-Devrient. L'attribution qui lui est faite des Mémoires repose sur des bases trop fragiles pour qu'on puisse la considérer définitivement comme en étant l'auteur. Il faut ajouter cependant que ce que l'on connaît de son caractère n'est point incompatible avec celui que révèlent les écrits en litige. La malheureuse affaire de son second mariage même semblerait pouvoir être prise comme une preuve de l'authenticité de ces Mémoires. Son second mari s'appelait Von Doering et l'avait rendue fort malheureuse; elle ne l'appelait jamais que le «diable» et s'efforçait de l'oublier complètement. Quand elle mourut, elle avait épousé un gentilhomme hollandais, qui s'appelait von Bock, et l'on grava sur le granit de sa tombe:
Wilhelmine von Bock Schrœder-Devrient
Toutefois il semble invraisemblable qu'une femme qui avait connu Beethoven et sur l'album de laquelle Gœthe avait écrit des vers n'en parle même pas dans ses Mémoires.
Quoi qu'il en soit, on se trouve peut-être en présence d'une rapsodie écrite par un faux mémorialiste, qui aurait réuni à quelques détails, à quelques cancans concernant l'existence de Schrœder-Devrient des histoires de son invention. Peut-être se trouve-t-on aussi en présence de Mémoires authentiquement écrits par une femme, une cantatrice, qui ne serait pas Wilhelmine Schrœder-Devrient. Cette dernière hypothèse paraît d'ailleurs la plus probable, car on ne peut guère douter que ce soit là l'ouvrage d'une femme. Il y a dans les Mémoires trop de renseignements qui paraissent sincères et caractéristiques de la psychologie féminine.
Pour finir, voici une liste des ouvrages dans lesquels a chanté Mme Schrœder-Devrient. Ceux qui en auront le temps et le goût pourront, après avoir lu les Mémoires, lui comparer la liste des rôles créés par l'héroïne de l'autobiographie. Les deux listes seraient entièrement différentes.
Ouvrages de Glück: Alceste (rôle d'Alceste), Iphigénie en Aulide (rôle de Clytemnestre), Iphigénie en Tauride (rôle d'Iphigénie), Armide (rôle d'Armide), Orphée (rôle d'Eurydice).
Ouvrages de Mozart: La Flûte enchantée (rôle de Pamino), Don Juan (rôle de Donna Anna), Mariage de Figaro (rôle de la Comtesse), L'Enlèvement au Sérail (rôle de Constance).
Ouvrage de Beethoven: Fidelio (rôle de Léonore).