«Que risquez-vous à voir ces choses? poursuivit-elle. Personne ne le saura. Je dois vous dire qu'Anna (c'est le nom de Mme de L...) est la discrétion en personne. On jouit légèrement en assistant à ces spectacles. Ils vous permettent de connaître les hommes dans leur déshabillé moral. Combien des plus grandes dames de Budapest se livrent à des excès pires que des prostituées, et personne ne les soupçonne. Anna les connaît toutes; elles les a toutes vues quand elles se croyaient à l'abri de la curiosité, et non pas avec un homme, mais avec une demi-douzaine.»
Mme de R... aiguillonnait ma curiosité. Les scènes de Justine et de Juliette me faisaient horreur. Je n'aurais jamais voulu assister à certaines des scènes monstrueuses décrites dans ces volumes. Mais il y avait pourtant certaines choses que j'aurais pu supporter.
Vous connaissez sans doute le livre du marquis et vous savez ce que ces images représentent. Si vous ne vous en souvenez pas, permettez-moi de vous les décrire. La première représente une arène. En haut, on aperçoit à une fenêtre un homme âgé, avec une barbe, le propriétaire de la ménagerie, puis un jeune homme et une fille à peine nubile et un garçonnet.
Une fille nue est justement jetée par la fenêtre. Une panthère, une hyène et un loup sautent contre le mur pour la déchirer. Un lion est en train de dévorer une autre fille, ses intestins lui sortent du corps. Un énorme ours flaire une troisième fille. Même vous, un médecin, qui êtes habitué à assister aux plus terribles opérations, vous devez être épouvanté de cette image. Pensez donc, moi!
La deuxième image représente le marquis de Sade. Il s'est affublé d'une peau de panthère et attaque trois femmes nues. Il en étreint déjà une et lui mord la poitrine. Le sang coule. Sa main droite lui déchire l'autre sein. Par terre est un enfant nu, déchiré, mordu, mort.
Je ne sais pas quelle est la plus terrible de ces deux images. Je ne voulais pas assister à de tels spectacles. Mais il y en a d'autres, des orgies, des flagellations, des scènes de tortures et des débauches entre des personnes du même sexe, auxquelles l'on peut assister.
Vous direz peut-être que les plus innocentes peuvent mener aux plus cruelles. Je ne veux pas prétendre que certaines natures ne connaissent pas de bornes; mais je puis affirmer que cela ne sera jamais mon cas. On pourrait tout aussi facilement affirmer que toutes les personnes qui assistent à des exécutions ou à des punitions corporelles—on sait qu'il y a toujours beaucoup plus de femmes que d'hommes—sont capables d'assassiner leurs semblables, s'ils osaient le faire impunément, pour satisfaire leurs morbides désirs. Mais ceci est faux, j'en suis sûre. Une de mes amies, une Hongroise, dont le père était officier et habitait avec toute sa famille à la caserne de Alser, à Vienne, assistait presque tous les jours à des exécutions corporelles. Elle voyait par la fenêtre comment les soldats étaient battus de verges et de martinet dans la cour. Jamais elle n'eut envie d'en faire autant personnellement; elle n'était pas même capable de couper le cou à un poulet. Il y a un abîme entre la participation active et l'assistance passive.
Mme de L... fréquente dans les meilleures familles de Budapest. Les dames de la haute société sont intimes avec elle. Elle leur donne probablement des leçons dans l'art, qu'elle entend si bien, d'attirer les hommes. Ce n'était pas du tout compromettant de faire sa connaissance. En Allemagne, ça l'eût été. Je voulais bien la recevoir et Mme de B... me l'amena. Seul le baron de O... avait l'air mécontent et disait que ce n'était pas une société pour moi. Je ne sais pas pourquoi il la détestait tant. Elle me plut beaucoup. Elle n'était pas du tout provocante, ainsi que je le croyais. Quand nous nous connûmes mieux et que je l'eus priée de tout me raconter, elle laissa toute contrainte. Alors je vis que cette femme était tout autre qu'elle ne semblait en société. Elle avait une étrange philosophie, qui ne s'occupait que d'amener aux sens une nourriture toujours nouvelle. Elle me parut un Sade femelle. Elle eût été capable de faire tout ce qui était dans le livre. J'en eus bientôt des preuves, ainsi que je vais vous le raconter.
Nous parlions de quelles façons on peut pimenter la jouissance sexuelle de la femme. La sensibilité des parties sexuelles s'émousse à la longue et il faut avoir recours à des moyens artificiels pour la ranimer.
—Je ne conseillerais jamais à un homme de faire tout ce que j'ai fait, me disait-elle. Il n'y a rien de plus dangereux que la surexcitation pour un homme; cela l'énerve et le rend impuissant. L'imagination lui remplace mal et rarement ce qu'il a prodigué. Chez la femme, par contre, l'imagination augmente l'excitation et le plaisir. N'avez-vous jamais essayé de vous faire légèrement battre avec des verges durant le plaisir?