—Si vous voulez bien venir, jeune homme, je vais vous montrer quelque chose qui va dessiller vos beaux yeux. Ce qu'il est beau! ajouta-t-elle en me pinçant le derrière.

Je suivis la grosse femme. Elle me mena dans un long corridor et nous traversâmes plusieurs chambres. Puis elle ouvrit une porte aussi doucement que possible et mit un doigt sur la bouche. La chambre était sombre; une faible lumière de crépuscule pénétra par la fenêtre voilée de rideaux blancs. Elle prit ma main et me mena vers un sopha posé devant une porte vitrée. J'entendis un faible bruit qui venait de la chambre d'à côté. Je montai sur le divan pour mieux voir ce qui s'y passait. La chambre était éclairée, je voyais tout ce qui s'y passait; mais les deux filles qui s'y trouvaient ne pouvaient pas me voir. Un vieillard entra; il était chauve, avait un vilain visage de fauve, il était assez grand et très maigre. J'entendais chaque mot. Une des odalisques avait une verge en main. Elles se déshabillèrent rapidement ainsi que le vieux Céladon, la vraie caricature du Chevalier à la Triste Figure. Ils étaient tous les trois ainsi devant mes yeux. L'homme était laid, un cuir jaune et poilu recouvrait son maigre squelette. Il était juste vis-à-vis de moi. Son nez était petit et son visage tout ratatiné. Je ne le vis pas tout d'abord. Je ne pouvais pas distinguer s'il avait deux bouches au lieu d'une bouche ou un nez, car son nez n'était pas plus grand qu'une fève. Les deux filles prenaient des poses voluptueuses pour l'exciter; mais cela n'aidait à rien. Alors il se coucha sur trois chaises; on lui attacha les pieds et les poignets, et l'une se mit à le battre, tandis que l'autre lui offrait tantôt sa main à baiser, tantôt son pied. Les coups tombaient toutes les minutes; au troisième, je vis des gouttes de sang perler sur la peau. Au dixième, ses potences (car je ne puis appeler autrement ses épaules maigres séparées par un torse encore plus maigre) étaient meurtries et ne formaient qu'une blessure informe et saignante comme un morceau de viande d'un animal. Il suppliait pourtant la fille qui le maltraitait si rudement de battre encore plus fort, et il sentait et baisait les mains de l'autre. Parfois j'entendais un coup de trompette ou le soupir d'un hautbois qui provenait du rire de la fille que ce vieux satyre flairait. Il semblait aspirer le parfum de ses mains.

—Ça n'ira pas ainsi, soupira-t-il enfin. Mais tu me gifleras et je serai content tout de suite. Louise, aurai-je une ou deux gifles aujourd'hui? N'est-ce pas, deux, deux gifles, ma chère Louise!

Il se coucha sur le dos et la fille dont il avait flairé les mains s'assit près de lui et le gifla à tour de bras. L'autre riait à se tordre en voyant les mines que faisait l'horrible vieillard. J'entendis les bruits de hautbois du rire des filles et je vis, ce qu'il désirait, les gifles tomber dru sur son visage; il grinçait des dents et se mordait les lèvres avec ardeur. Cette sotte opération lui faisait le plus grand plaisir, que l'on prolongeait aisément en le giflant selon son désir.

IV

ORGIE

Je regrettais beaucoup d'avoir été au b..... D'un côté, cela m'avait coûté très cher; d'un autre côté, je ne pouvais pas vaincre le dégoût que cette scène entre le vieillard et les deux filles avait provoqué en moi. Cet épouvantable tableau me rappelait ce que j'avais fait avec Rose. Je me disais que, moi aussi, j'aurais une fois recours à de tels excitants pour contenter mes sens blasés. Un amoureux ne trouve rien de dégoûtant dans l'objet de son amour; les épouses et les mères le prouvent journellement. Mais il ne pouvait pas être question d'amour chez ce vieil énervé. Ce n'était que ce même sentiment qui me poussait aussi vers Rose et qui pousse des hommes vers de beaux garçons: le sentiment le plus naturel, celui qui émeut les sens à la vue d'une belle femme, d'un joli garçon, d'une jolie fille ou d'un bel homme. Mais de quelle façon se manifestait-il chez ce vieillard? Ce qui lui procurait de la volupté, les coups particulièrement, était, au point de vue esthétique, dégoûtant.

Et moi-même je m'étais laissé séduire par de telles anormalités. L'ivresse avait dû me dominer, ou une vague d'inconscience, quand je m'étais laissé aller à ce que, dans mon bon sens, je n'aurais jamais fait. Les hommes sont ainsi faits. Souvent ceux qui, dans leur sens ordinaire, ne voudraient pas se départir de leur respectabilité, s'émancipent vite dans l'état d'ivresse. Je pensais ainsi; aujourd'hui je pense autrement. Vous savez ce que j'ai dit pour justifier certaines pratiques et certains désirs pervers ou anormaux. Après avoir vu ce vieillard, tout me dégoûta, aussi bien les plus violents désirs et les envies maladives que les relations naturelles avec Rose ou avec un homme. J'aurais chassé Arpard s'il était venu et s'il m'avait priée; et je chassai Rose quand elle voulut passer la nuit avec moi.

Je ne pouvais oublier l'épouvantable spectacle auquel je venais d'assister, je passai une nuit agitée, rêvant à de pires infamies, et, le lendemain, je fus de méchante humeur.

À dix heures du matin, je devais assister à une répétition générale. J'étais presque tout le temps sur la scène. Cette répétition, quoique pénible, changea mon humeur en chassant ces vilaines images.