Pourtant les Bulgares furent les plus lents à prendre conscience de leur nationalité, et ce n'est pas avant 1840 qu'ils reçurent des encouragements de l'Occident, quand les écrits de Cyprien Robert les firent enfin connaître à l'Europe.

L'émancipation ecclésiastique étant, en Orient, le prologue de l'émancipation politique,--par le fait que le Synode oecuménique est dans la main des Turcs, quand il n'agit pas sournoisement comme agent du panhellénisme,--les Bulgares, soutenus par la diplomatie russe, réclamèrent, dès 1857, leur Église autonome. Ils ne réussirent point tout d'abord à l'obtenir, en raison du veto opposé par le patriarcat de Constantinople, sur la base moins de privilèges formels que lui aurait reconnus le conquérant de Byzance, que d'une tradition séculaire abusive. Irrités par cette résistance, les nationalistes, malgré les efforts des autorités ottomanes pour enrayer le courant, redoublèrent d'ardeur, usant de la presse, des brochures et de toutes les autres formes de la propagande.

Enfin, menaçant d'une révolution si l'on n'accédait à leur voeu, et malgré la résistance désespérée du Synode oecuménique, les Bulgares finirent par obtenir une juridiction spirituelle particulière, sous le nom d'exarchat. Le firman de 1870, constitutif de cet exarchat, fut à la fois la base de l'Église bulgare et le point de départ du développement politique de ce peuple. Le patriarcat recourut au moyen suprême, l'excommunication, et déclara schismatique l'exarchat bulgare, ce qui d'ailleurs n'entrava en rien l'existence de celui-ci.

Cependant, après cette concession de principe de la part des autorités turques, le haut clergé grec intrigua de telle façon que la reconnaissance par bérat fut refusée par la Porte aux évêchés bulgares. D'autre part, l'administration ottomane persévérait dans ses procédés vexatoires; aussi les comités panslavistes de Moscou, qui encourageaient la rébellion, trouvèrent-ils un terrain favorable. C'est alors, après quelques soulèvements réprimés par des massacres barbares, que le peuple bulgare implora l'aide de la Russie et s'adressa à l'Europe, en réclamant son autonomie et un gouvernement national garanti par les puissances.

La guerre de 1877 sortit de là. On sait comment le succès des armes russes et roumaines amena l'indépendance de la Bulgarie.

La nouvelle principauté devait avoir un prince élu par le peuple et confirmé par la Porte avec le consentement des puissances. Une assemblée nationale fut chargée de rédiger la constitution sous la surveillance d'un gouvernement provisoire russe, contrôlé par les représentants de l'Europe.

Depuis, grâce aux efforts patriotiques de ses hommes d'État, la Bulgarie sut s'affranchir des influences étrangères et elle poursuivit sans répit l'absorption de la Roumélie Orientale. Cette province, de par le traité de Berlin, était soumise à un régime bâtard: elle devait être administrée par un gouverneur chrétien, désigné pour cinq ans par le sultan avec l'approbation des puissances; une commission européenne devait régler l'organisation de la province, l'administrer provisoirement d'accord avec la Porte et déterminer les attributions du gouverneur général; le maintien de l'ordre était confié à une gendarmerie indigène, assistée de milices communales. Cette situation hybride offrait quelque analogie avec celle de la Macédoine de 1904, et l'exemple n'est pas à recommander.

En effet, l'action nationale bulgare, nullement satisfaite de ces concessions, aboutit à la révolution de 1885, qui annexa la Roumélie Orientale à la principauté. Pour préparer cette révolution, on avait recouru à peu près aux procédés employés actuellement en Macédoine. Un comité secret s'était formé à Sofia, dont faisaient partie des personnages importants et qui mit en oeuvre les agents de propagande, la presse, les publications à l'usage du dedans et du dehors, jusqu'au jour où la révolution souleva toute la province et amena l'établissement d'un gouvernement provisoire qui décréta une levée en masse et proclama l'annexion à la Bulgarie.

Par leur action audacieuse mais longuement préméditée, les Bulgares avaient donc déchiré le traité de Berlin et remis en vigueur partiellement, en ce qui les concernait, les dispositions du traité de San-Stefano qui créaient une grande Bulgarie. La Turquie recula devant une guerre avec la Bulgarie. Déjà la Macédoine se trouvait en pleine effervescence pour obtenir au moins les réformes prévues par le traité de Berlin et qui étaient restées lettre morte; de son côté, la Grèce s'agitait, tandis que les plaies profondes qu'avait laissées à l'Empire ottoman la guerre de 1877 n'étaient pas encore bien cicatrisées. Tout espoir de reprendre la Roumélie Orientale lui semblant vain, la Turquie se résigna à signer, en 1886, l'arrangement qui conférait le titre de gouverneur de cette province au prince Alexandre, lequel reconnaissait en échange la suzeraineté de la Turquie.

La note communiquée à cette occasion aux grandes puissances fut accueillie avec peu de bienveillance. La Russie notamment, froissée par les velléités d'indépendance du prince de Bulgarie, qui peu à peu s'éloignait de Saint-Pétersbourg, fit des réserves, sous prétexte que les intérêts de la Serbie et de la Grèce étaient lésés, et elle exigea quelques changements qui furent consentis.