Cette méfiance générale était justifiée, puisque de cet agrandissement de la Bulgarie sortit la guerre avec la Serbie, qui devait avoir pour résultat indirect l'abdication des deux princes, le vainqueur et le vaincu. Non moins légitime fut la mauvaise humeur du tsar, par le fait que les hommes d'État de Sofia accentuèrent bientôt une politique consistant, d'une part, à s'affranchir de plus en plus de l'influence russe; d'autre part, à tourner tous leurs efforts vers la réussite des aspirations nationales en Macédoine.
Pour combattre l'hellénisme encore dominant, ils fondèrent dans les centres les plus importants des écoles secondaires et commerciales, et presque dans tous les villages où était représenté l'élément slave, même serbe, des écoles primaires pour les deux sexes. Le clergé prêta son concours au corps didactique pour travailler à la réalisation d'un programme nettement établi. Dans la région d'Ochrida, où nombre de villages slaves étaient restés sous l'influence du patriarcat oecuménique, les propagandistes répandaient les livres religieux en langue bulgare pour détacher leurs congénères de l'Église grecque.
Le mouvement avait changé d'allure; secret au début, pour ne pas réveiller l'indolence des Turcs, tant que les Bulgares furent faibles et désunis, il s'accentuait à mesure que la majorité des fidèles de cette race acceptait la juridiction ecclésiastique de l'exarchat. L'obtention des bérats épiscopaux pour les centres les plus importants de la Macédoine contribua grandement à cet essor.
À Ochrida[13], le siège métropolitain étant devenu vacant, un métropolite fut nommé pour administrer les Églises rattachées à l'exarchat, lesquelles, petit à petit, attirèrent tous les chrétiens de cette région dans la sphère des communautés religieuses bulgares.
[Note 13: Dès l'introduction du christianisme, alors que la péninsule balkanique était encore couverte de populations romaines ou romanisées, un patriarcat avait existé à Ochrida. Un patriarcat serbe fut également érigé à Ipek dans le premier quart du treizième siècle. Le patriarcat grec et le Phanar, travaillant à l'hellénisation de toutes les populations chrétiennes, obtinrent en 1667, sous le sultan Mustapha III, la suppression de ces deux sièges religieux autonomes, dont les querelles de suprématie avec le patriarcat de Constantinople furent particulièrement vives au sixième et au septième siècles.]
Stambouloff avait déjà réussi à obtenir de la Porte deux bérats pour les sièges d'Ochrida et d'Uskub: toute la Macédoine du nord subit donc aujourd'hui l'influence ecclésiastique et culturale bulgare. Des évêchés dépendant de l'exarchat sont établis à Monastir, à Ochrida, à Velès, à Uskub, à Nevrecop, à Dibra et à Strumnitza; très peu d'éléments bulgares ont conservé leurs sympathies pour l'hellénisme et gardé un lien spirituel avec le patriarcat. La lutte d'influence entre les deux Églises donna lieu naturellement à de fréquentes mésintelligences et à de graves conflits, les Bulgares cherchant systématiquement à s'affermir sur tous les terrains, en vue de l'annexion future de la Macédoine.
Il ne faut pourtant pas exagérer la part d'influence afférente à l'Église et à l'école. C'était trop peu pour secouer l'apathie de paysans mêlés à des populations turques et albanaises. Au contraire, les comités révolutionnaires, étendant partout leurs ramifications, avec le prêtre, l'instituteur et un ou deux notables pour noyau, surent exercer une vigoureuse pression sur les indécis, en même temps que les comitadjis[14] châtiaient les réfractaires. De telle façon, en une dizaine d'années, le fanatisme qui provoque les actes les plus téméraires fut inculqué aux plus molles, aux plus passives populations.
[Note 14: Ils sont dirigés et soldés par le «Comité des Insurgés de Macédoine et d'Andrinople», dont les membres les plus militants sont Boris Sarafow et Damian Groujew.]
Beaucoup de ces Macédo-Bulgares, réfugiés dans la principauté, sont arrivés à y occuper de hautes fonctions civiles et militaires; comme de raison, ils compatissent aux souffrances de leurs frères de Turquie; car, il faut bien insister là-dessus, plus que tout autre, l'élément bulgare a souffert du régime arbitraire ottoman, et cela par le fait même des occupations agricoles de ses membres qui leur ont valu d'être ravalés à la condition de serfs des beys musulmans.
À la longue, cet état d'oppression et de misère, habilement exploité, devait engendrer les instincts de révolte dont les comités mentionnés plus haut ont si bien tiré parti. À l'envi, le maître d'école bulgare et son élève sont devenus les agents les plus actifs de la révolution dans les villages de Thrace et de Macédoine, s'appliquant à exciter contre les Turcs les sentiments de haine qui ont abouti à l'organisation de bandes d'insurgés, aux attentats de Salonique, aux massacres de Kroushévo, à la destruction des récoltes, à l'incendie de nombreux villages soit musulmans, soit bulgares; en un mot, à toute l'horreur des révoltes furieuses et des sanglantes répressions.