On peut clairement comprendre que, chez les Bulgares, toute demande d'autonomie pour la Macédoine cache le désir de voir, après une période troublée, l'annexion à leur principauté de cette province où les éléments appartenant à leur race sont nombreux et par endroits assez compacts. Une puissante considération économique vient encore à l'appui de cette politique nationaliste: il est certain qu'en s'étendant vers le sud, la Bulgarie s'approprierait le port de Salonique, qui serait pour elle une décisive garantie de prospérité.
Mais une autonomie macédonienne au profit de leur race, telle que la désirent les Bulgares,--sous l'autorité nominale de la Turquie, pour marquer une étape, avant la pleine réalisation de leurs aspirations,--peut être considérée comme une dangereuse velléité. La réaliserait-on jamais sur le papier, qu'en fait les musulmans ne sauraient consentir de plein gré à abandonner leurs fonctions et à voir s'établir une ère d'égalité entre eux et les Bulgares.
Il faudrait la force des armes pour amener un tel résultat, essentiellement précaire, puisque la perspective de l'hégémonie bulgare ne saurait satisfaire les autres populations, lesquelles sont individuellement en minorité vis-à-vis de l'élément favorisé, mais forment, réunies, une majorité contre lui. C'est pourquoi la formule «la Macédoine aux Macédoniens» restera vaine, tant qu'on ne lui apportera pas un correctif barrant toutes les ambitions ethniques des voisins.
Contre la solution hypocrite que préconisent actuellement les Bulgares pour procéder ensuite comme avec la Roumélie Orientale, rappelons que, même dans ses possessions européennes les plus éloignées, comme la Bosnie, l'Herzégovine et la Crète, la Turquie ne peut se résoudre à l'application des réformes; elle considérerait donc comme un suicide l'autonomie macédonienne sous l'autorité nominale du sultan. Elle usera jusqu'au bout de ses moyens dilatoires habituels, elle qui toujours a su se résoudre à perdre des provinces plutôt que de les réformer; car si l'esprit de sa politique était susceptible de s'assimiler les principes de la civilisation occidentale, elle eût procédé elle-même, avec honneur et profit, à une évolution politico-sociale accomplie sans secousses, en dehors de toute intervention étrangère.
Même à présent que les prétentions des puissances sont si limitées, ne voit-on pas quelles difficultés rencontre l'exécution de ce programme tracé par la Russie et l'Autriche-Hongrie en tant que mandataires de l'Europe? L'organisation d'une gendarmerie dirigée par des officiers étrangers, malgré tous les efforts méritoires de ceux-ci, rencontre à elle seule de tels obstacles, qu'on ne sait s'il ne faudra pas bientôt recourir à cette intervention plus énergique que laissait prévoir récemment le comte Goluchowsky.
La présence des Turcs nous paraît donc rendre insoluble le problème de l'autonomie de la Macédoine. Quant à une annexion plus ou moins différée de la Macédoine à la Bulgarie, même si ce rêve caressé par les Bulgares pouvait se réaliser, il se produirait entre la race dominante et ses rivales d'interminables conflits qui, sous une autre forme, rouvriraient la question balkanique avec plus d'acuité peut-être, car du moins l'état actuel est considéré par tous comme provisoire et laisse la porte ouverte à toutes les espérances.
Admettons que le système qui a réussi aux Bulgares pour la Roumélie orientale leur réussisse encore pour la Macédoine; que les procédés turcs, exactions, assassinats, incendies, jettent toutes les races désespérées dans les bras du panbulgarisme, dont la propagande par le fait revêt d'ailleurs des formes aussi horribles. Pourrait-on conclure de ce début--car, après avoir taillé, il s'agirait de coudre--qu'un État de quatre millions d'habitants saurait s'imposer à toutes les nationalités éparses sur le territoire macédonien, qui, de la première à la dernière, avec les mêmes droits, aspirent à une existence politique propre, à un développement national individuel?
Et chacune de ces nationalités macédoniennes n'a-t-elle pas un appui extérieur, au même titre que l'élément bulgare impuissant à les absorber et qui seul verrait ses voeux comblés?
Peut-on croire que la Grèce, qui étend ses visées jusque sur Constantinople; qui, depuis des siècles, nourrit un idéal panhellénique; qui a dans son jeu l'influence restée considérable du patriarcat; qui impose encore sa langue par le culte, l'école et le négoce, consentira à se voir barrer tout avenir, sans recourir contre les Bulgares aux moyens révolutionnaires qu'elle a d'ailleurs trop bien enseignés à ceux-ci? La Serbie elle-même, quoique atteinte d'une moindre mégalomanie, resterait-elle impassible? Mais elle étouffe dans ses limites actuelles et aspire à s'ouvrir une fenêtre sur la mer Égée, depuis que la domination autrichienne en Bosnie et en Herzégovine lui interdit l'espoir d'arriver à l'Adriatique. La Roumanie, de son côté, ne saurait s'accommoder, pour des raisons qui apparaîtront clairement au chapitre suivant, d'un agrandissement aussi considérable de la Bulgarie, même au prix de certaines compensations. Nous ne saurions mettre en ligne les intérêts des Turcs immigrés; mais il faut bien parler des Albanais, puisqu'ils sont autochtones. Les uns et les autres, accoutumés depuis des siècles à considérer les Bulgares comme des serfs attachés à la glèbe pour leur plus grand profit, verseraient leur sang jusqu'à la dernière goutte plutôt que de se soumettre débonnairement à celui des peuples chrétiens qu'ils ont le plus opprimé parce qu'il le considéraient comme inférieur à tous les autres.
Donc une Grande Bulgarie rencontrerait l'hostilité absolue d'abord de la majorité des populations qu'elle voudrait dominer, puis des petits États voisins ayant des affinités de race avec ces populations sur lesquelles ils exercent une sorte de protectorat moral.