Conviendrait-elle mieux, sans parler des autres, aux deux grandes puissances qui ont assumé le mandat de rétablir l'ordre dans la Péninsule? Il est possible que la Russie elle-même, payée pour connaître les Bulgares, ne s'en accommode pas. Quant à l'Autriche, qui y a pris pour devise «diviser pour régner», son attitude ne laisse pas de doute.

Il y a au surplus en Macédoine un petit parti d'autonomistes, également opposés aux prétentions de la Bulgarie et à celles de la Grèce, également méfiants vis-à-vis de la Russie et de l'Autriche. Il lui manque encore le point d'appui qui rendrait sa conception viable; mais ce parti est bien celui de l'avenir, sous la condition qui fait l'objet même de cette étude, excluant aussi bien l'absorption par l'Autriche que le péril panslaviste, comme elle écarterait, pour les petits peuples balkano-danubiens, la menace d'une rupture d'équilibre.

CHAPITRE IV

LES ROUMAINS DU SUD

Nous les désignerons ainsi,--car ils se nomment eux-mêmes Roumains ou Aromâni, la phonétique de leur dialecte latin comportant l'emploi de la voyelle A devant le R initial,--et non sous les sobriquets plus ou moins malveillants de Tzintzari et de Koutzo-Valaques[15], que leur attribuent les peuples voisins.

[Note 15: Koutzo-Valaques, d'après l'étymologie turque, signifierait d'ailleurs, non Valaques boiteux, mais Petits-Valaques (Kiuciuk-Vlah) ou Roumains de l'Épire, par opposition aux Grands-Valaques de Thessalie.]

Les Roumains de Turquie ont peu fait parler d'eux jusqu'ici dans les sphères diplomatiques et dans la presse occidentale, et si même ils ont attiré l'attention au cours de ces dernières années, c'est à cause de la question des réformes. Ils sont pourtant dignes de toute la sympathie de l'Europe, tant par leur origine, leur passé, leurs incontestables qualités morales et intellectuelles, que par leur attitude sérieuse et calme au milieu de tous les événements dont l'Orient est le théâtre.

Nous avons déclaré plus haut que nous ne discuterions pas les controverses historiques susceptibles de nous entraîner hors du cadre de cette étude politique, dont une solution aussi équitable que possible du problème oriental est l'unique objet. Toutefois, nous croyons utile de rappeler à larges traits comment cet élément latin s'est établi et a subsisté dans la péninsule balkanique.

Les premières guerres apportées par Rome en Macédoine remontent à 211-215 avant Jésus-Christ. Elles finirent, en 197, par la défaite du roi Philippe. L'action de Paul-Emile est plus connue; elle aboutit à la dépossession du roi Persée et à la proclamation de la Macédoine comme province romaine. Beaucoup de villes furent détruites et Tite-Live nous apprend que de nombreux colons italiques furent envoyés repeupler le territoire conquis. Des tentatives de révolte furent réprimées et peu à peu les légions soumirent le pays jusqu'au Danube.

Un mouvement parallèle devait se produire au nord du fleuve. En 106 après Jésus-Christ, quand l'empereur Trajan incorpora la Dacie à l'Empire, les Romains des deux rives se donnèrent la main, et non seulement le vaincu accepta la loi du vainqueur et sa civilisation, mais l'élément latin y devint prépondérant comme population.