Cet état de choses dura jusqu'à l'an 270, quand, cédant à la poussée des Barbares, l'empereur Aurélien ramena au sud du Danube, en Moesie, les légions et une partie des populations latines, qui se retirèrent progressivement jusqu'au Pinde, où les attiraient, avec la sécurité des montagnes, d'autres éléments de même race qu'elles y trouvaient déjà établis.

Ces Latins du sud du Danube, d'où proviennent indubitablement les Macédo-Roumains de nos jours, ont constitué la florissante province dite Dacie aurélienne et peuplé la majeure partie de la Thrace et de la Macédoine. Un petit groupe, refoulé vers l'ouest par les invasions, s'est aussi conservé sur les rives de l'Adriatique: ce sont les Istro-Roumains.

Les chroniqueurs byzantins font souvent mention des Valaques (Vlahi) enrôlés dans les armées impériales. Théophanès écrit qu'en 579 des soldats opérant en Thrace furent pris de panique en entendant un muletier crier à un autre: Torna, torna, fratre! croyant que c'était un signal de sauve-qui-peut. Théophilacte confirme cette expression en la traduisant par ritorna au lieu de torna. Quoi qu'il en soit de l'anecdote, elle prouve que les Roumains existaient dès cette époque, et qu'on ne peut leur méconnaître un droit de priorité dans certaines régions des Balkans.

Vers 670, nous trouvons, dans la Dobroudja et la Bulgarie actuelles, Asparuch, qui combine, avec le concours des Roumains, un plan d'attaque contre Byzance déjà frappée de décadence. Son successeur Terbélius, toujours s'appuyant sur des Roumains, avance vers le sud jusqu'à l'Hémus. En 706, les Roumano-Bulgares, dont nous avons déjà parlé, s'établissent autour des Balkans et leur roi Siméon envahit, en 893, la Macédoine, l'Épire et la Thessalie, que Nicéphore Phocas reprend à Pierre, fils de Siméon. La page la plus glorieuse de la race roumaine dans la Péninsule fut écrite au temps de la dynastie assanide. Deux frères roumains, Pierre et Assan, possédaient de ces immenses troupeaux qui formaient déjà, comme ils le sont demeurés jusqu'à nos jours pour les populations pastorales valaques ou macédo-roumaines, la principale source de richesse de la contrée. Byzance voulut leur imposer une dîme; ils refusèrent de la payer et, se mettant à la tête des Roumains et des Bulgares, ils envahirent l'Hemus (Balkan) et la Macédoine; de sorte qu'en 1188 toute la région située entre le Danube, les Balkans, le Rhodope et la Macédoine se trouvait en leur possession. Cette dynastie guerrière devint la terreur de l'Empire. Les deux frères aînés furent tour à tour assassinés; un puîné, Joanice, leur succéda, et sa renommée parvint jusqu'au pape Innocent III, qui s'efforça de l'amener dans le giron de l'Église de Rome, en lui rappelant, «ce qui flattait l'amour-propre de Joanice,» dit le chroniqueur, «qu'il était issu d'une souche romaine[16].»

[Note 16: «Il importe à ta gloire temporelle comme à ton salut éternel que tu sois Romain aussi bien par la conduite que tu l'es par l'extraction, et que le peuple de ton pays, qui se dit descendu du sang romain, suive les institutions de l'Église romaine, pour montrer, même dans le culte divin, qu'il conserve les moeurs de ses ancêtres.» (Lettre d'Innocent III à Joanice, roi des Roumano-Bulgares.)]

Joanice éleva très haut l'honneur de ses armes. En 1205, il fit prisonnier et mit à mort Baudouin de Flandre et se rendit redoutable sous le titre d'empereur que lui reconnurent ses contemporains. Il tomba à son tour victime d'un assassin. Nous ne suivrons pas ses successeurs; ce que nous avons voulu établir, c'est que l'empire roumano-bulgare s'étendait du Danube à l'Adriatique, par conséquent dans toutes les régions, Macédoine, Albanie et Épire, où les Roumains se sont perpétués.

Cet empire s'étant dissous, une partie de ses éléments roumains abandonna la plaine et s'établit dans la région montagneuse où nous la trouvons aujourd'hui en masses compactes, s'adonnant plus particulièrement à la vie pastorale et laissant l'agriculture aux Slaves.

Au moment de la conquête turque, les chroniqueurs signalent, dans la Thessalie et une partie de l'Épire, une Grande-Valachie (Blaqui la Grant, Megalo-Vlahia), qu'on a appelée aussi Grande-Roumanie, et, dans l'Épire, l'Étolie et l'Acarnanie, une Valachie supérieure, l'Ano-Vlahia des Grecs. Les Roumains peuplent encore presque exclusivement les deux versants du Pinde.

Dans les poèmes nationaux grecs, les princes de Thessalie étaient nommés «rois des Roumains». D'autre part, les despotes d'Épire s'intitulaient aussi «princes des Roumains (Valaques)». Les Serbes appellent encore de nos jours l'Albanie du sud «la Vieille Vlaquie» (Stari Vlah).

Après 1454, ces Roumains du sud, organisés en petits voévodats ou capitanats dans leurs montagnes, eurent moins que les autres nationalités à souffrir de l'invasion musulmane qui brisa l'Empire byzantin. Seuls, avec les Albanais, ils réussirent à conserver une demi-indépendance ayant pour base une autonomie communale complète. Il existe encore, dans des villes comme Metzovo (Aminciu en roumain), Perivole, etc., des firmans qui établissent clairement les droits de ce peuple roumain, réclamé tantôt par les Grecs, tantôt par les Bulgares, lesquels ont un égal intérêt à en réduire l'importance.