Ces montagnards guerriers, qui se faisaient volontiers heiduques, n'ont jamais permis qu'on violât leurs privilèges, et s'ils reconnurent la suprématie des sultans, ils n'en continuèrent pas moins à s'administrer par leurs Conseils de sagesse et leurs capitanats. Ils défendaient leur territoire et empêchaient même les Turcs d'y passer sans leur consentement préalable, en leur imposant parfois la condition de déferrer leurs chevaux. Comme l'a fort bien reconnu Pouqueville, ce peuple, resté indépendant de fait, fut placé sous la suzeraineté des sultanes Validé et n'eut qu'à leur payer une redevance annuelle, hommage consenti et non tribut de servitude, sans avoir à craindre l'ingérence du fisc ottoman. Aujourd'hui encore, les maires élus répartissent l'impôt, que l'agent financier vient simplement recevoir une fois l'an.
En 1525, le sultan Soliman II institua quinze capitanats, composés de Roumains, pour la défense du territoire contre toute invasion étrangère. Les hommes soumis au service militaire étaient exempts de toute contribution. Grâce à cette indépendance, les groupes macédo-roumains ont subi sans être entamés les vicissitudes des siècles. Imbus de sentiments d'honneur et de liberté, de moeurs très pures, ils ont conservé intact, dans les montagnes les plus inaccessibles, le trésor de leur nationalité. Le Byzantin Nicitas Chroniatès constatait déjà que leurs positions étaient très difficiles à attaquer. Pendant ce temps, les Bulgares et les Grecs des basses régions supportaient toutes les conséquences de la conquête musulmane et devenaient des sortes d'ilotes des beys turcs et albanais.
En dehors de l'élevage des troupeaux, les populations roumaines, si industrieuses et dont Kanitz a constaté les aptitudes extraordinaires pour l'architecture et les travaux d'art, se sont spécialement adonnées au négoce. Dans tout l'Orient se répandirent des représentants de cette race active, intelligente et économe, dont beaucoup réalisèrent d'énormes fortunes et détiennent encore une bonne partie du commerce dans les pays appartenant à la Turquie. Nous les retrouvons en Roumanie, en Serbie, en Grèce, en Bulgarie, à Budapest, à Vienne même. Ces négociants, qui introduisirent en Italie, vers le dix-huitième siècle, une espèce de vêtement appelé «capa», fondèrent des comptoirs à Naples, à Livourne, à Gênes, en Sardaigne, en Sicile, jusqu'à Malte et à Cadix; d'autres s'établirent à Venise, à Trente, à Ancône, à Raguse.
Comme nombre, les Roumains du sud, disséminés à travers la Turquie d'Europe, peuvent être évalués à plus d'un million, sans compter les 200,000 établis au nord de la Thessalie, cédée à la Grèce, malgré leurs protestations, en 1881[17], et des groupes moins nombreux disséminés dans l'Attique, le Péloponèse et certaines iles de l'Archipel. Ils comptent aussi pour plus de 200,000 en Bulgarie et en Serbie. Pour ne rien omettre, nous signalerons, dans la région de Méglénie, au sud de la Macédoine, la petite ville de Nanta, dont la population latine a embrassé l'islamisme, en conservant toutefois son individualité, puisque ses imans emploient encore le dialecte macédo-roumain pour leur prédication dans les mosquées. C'est l'unique exemple d'une abjuration de la foi chrétienne par des Roumains, tandis que tant de Serbes, de Bulgares, de Grecs et surtout d'Albanais ont passé à l'islam.
[Note 17: C'est parmi les Roumains de la région de l'Aspropotamos que se recrute surtout le corps des «evzones», soldats braves et d'allure si martiale sous la fustanelle; ils se sont particulièrement distingués pendant la dernière guerre gréco-turque.]
Les Macédo-Roumains ont donné à différents pays une élite de personnalités remarquables.
Beaucoup d'illustrations de la Grèce contemporaine, comme Coletti, Riga, Vlahopoulo, Rangabé, Valavriti, Colocotroni surnommé Vlahos, Hadji-Petru dit Vlahava[18], sans compter les capitaines de la révolution grecque, tels que Botzaris, Giavéla, Griva, Bucovala, Odyssée Andrutz, Ciara, Caciandoni, et les grands bienfaiteurs de la race hellénique, les Sina, les Dumba, qui s'élevèrent en Autriche à de hautes situations sociales, les Toschitza, les Arsaky, les Avéroff, sont d'origine roumaine.
[Note 18: Le grand historien grec moderne, Lambros, est aussi d'origine roumaine, comme l'était probablement le célèbre homme d'État italien Crispi, dont les ancêtres sont venus d'Épire en Italie.]
Il en est de même, en Bulgarie, d'hommes politiques comme Radeff et Tacheff; en Serbie, du héros Tzintzar Janco, de Tzintzar Marcovitch, de Vladan Georgevitch, même, dit-on, des Karageorgevitch, et certainement de nombreuses autres familles des plus distinguées.
En ce qui concerne la Roumanie, on dresserait une liste interminable, si l'on voulait trier les familles ou les personnalités marquantes de tout genre qui tirent leur origine de Macédoine, d'Épire, de Thessalie et d'Albanie.