Des savants et des voyageurs compétents, nomme Kanitz, Thunmann, Leake, Pouqueville, et plus récemment Victor Bérard, ont reconnu la nationalité, restée distincte et intacte, des Macédo-Roumains. Selon Pouqueville, la population de la Turquie méridionale, qui parle une langue toute proche de celle des peuples de la vallée karpatho-danubienne, occupe l'ensemble du territoire qui s'étend d'Ochrida à la Morée et de Cojani à l'Adriatique, dans le voisinage de Durazzo. Thunmann, qui a consacré de longues études aux Roumains et aux Albanais, s'exprime ainsi: «Les Roumains de Macédoine forment un peuple grand et nombreux; ils représentent la moitié de la population de la Thrace et les trois quarts des habitants de la Macédoine et de la Thessalie,»--ce qui d'ailleurs est exagéré de moitié.

De telles appréciations peuvent surprendre, quand on voit tant d'ethnographes, trompés sans doute par une hellénisation toute superficielle qui ne sort pas du domaine de l'Église et de l'école, ou prenant leurs informations auprès de consuls, de prêtres ou de notables grecs, confondre parfois les Roumains avec les Hellènes. Ces derniers, profitant des privilèges qu'avait obtenus des sultans l'Église chrétienne, après la conquête de Byzance, et de l'influence, aujourd'hui à son déclin, du patriarcat oecuménique sur l'ensemble des chrétiens d'Orient, ont habilement englobé toutes ces populations si différentes dans la sphère de l'hellénisme, à une époque où la religion était tout et où les nationalités ne se dégageaient pas encore.

C'est ainsi que les Roumains, les Bulgares, les Serbes, les Albanais, arrivèrent à n'avoir plus d'abord dans leurs églises, puis dans leurs écoles, que des prêtres et des instituteurs grecs, tout en conservant intacte la langue nationale dans le sanctuaire de la famille. On conçoit donc l'erreur commise par l'observateur superficiel en ce qui concerne les Roumains, qui, tout en pouvant se servir de leur propre langue pour le culte, ne sont pas encore arrivés, comme les Bulgares et les Serbes, à grouper leurs communautés religieuses sous la direction d'un chef spirituel indépendant. C'est la grande lutte qui se poursuit aujourd'hui, et tout fait prévoir qu'elle se résoudra à leur avantage. Nous devons noter en passant que, depuis 1053, la séparation de la chrétienté en deux Églises rivales, ce que les Occidentaux appellent le Schisme d'Orient, porta un coup fatal au développement de l'élément latin dans les régions où triompha l'orthodoxisme. La langue de Rome y fut bannie du temple et les descendants des légionnaires n'entendirent plus que la liturgie grecque, le plus souvent sans la comprendre.

Il faut donc s'étonner, non pas qu'il y ait des Roumains hellénisants, encore en grand nombre, mais qu'il y ait des Roumains roumanisants. Ces derniers ramèneront fatalement les premiers. Ils ont déjà fait des pas de géant.

C'est que les conditions déterminantes ont bien changé. Les Roumains du sud s'éprirent de l'idéal grec à une époque où les deux principautés danubiennes de Valachie et de Moldavie, dont l'union a formé le royaume de Roumanie, menaient une existence trop pénible et trop obscure pour pouvoir devenir leur métropole intellectuelle.

Les villes de Bucarest et de Jassy, où a été préparée la révolution grecque de 1821, étaient elles-mêmes des foyers d'hellénisme. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la renaissance nationale, qui date précisément de 1821, y prit nettement un caractère de protestation contre l'hellénisme qui y dominait par ses princes venus du Phanar et s'abrita longtemps encore dans les monastères dédiés aux Saints Lieux.

Cet élément macédonien, que les Grecs s'obstinent à nommer helléno-vlaque, a rompu depuis quarante ans avec la tradition du philhellénisme, et depuis lors il se heurte à une résistance désespérée de la part du patriarcat et de la politique d'Athènes dont s'inspire surtout le synode oecuménique. Il est l'objet, dans ses églises et dans ses écoles, d'une persécution dictée par la crainte de perdre une clientèle nombreuse, riche et cultivée.

Pour marquer la date de ce séparatisme, rappelons que la première école roumaine fut fondée en 1862, à Vlaho-Clissoura, par Apostol Margarit, cet apôtre du roumanisme. Aussi, tout l'effort des Grecs consiste-t-il non seulement à combattre le roumanisme en Macédoine, mais encore à le nier. Le reconnaître serait en effet avouer que la «grande idée» a perdu un terrain d'expansion considérable dans des centres que la presse, les brochures et les notes diplomatiques représentent encore comme peuplés non de Roumains, mais d'Hellènes pur sang.

L'élément latin se retrouve donc à chaque pas en Macédoine et en Épire, aussi bien que dans la Thessalie annexée à la Grèce où, fait symptomatique, les Roumains n'ont plus le droit d'étudier leur langue. Et si beaucoup parmi eux n'ont pas encore osé affirmer nettement leur origine, c'est par un ancien préjugé qui date du temps où l'hellénisme était considéré comme le foyer de l'émancipation des peuples d'Orient autant que comme le centre d'une civilisation supérieure. Ils ne se résignent pas encore à être appelés Koutzo-Valaques, vocable interprété d'une façon méprisante par les publicistes grecs, et qui tend à les marquer comme le produit d'un mélange de races, comme des Grecs roumanisés, quand au contraire il y a là des Latins grécisés, ou du moins acquis à la culture hellénique, que leurs congénères émancipés de cette influence étrangère désignent du nom de «Grécomanes».

Aujourd'hui que les ethnographes parcourent les provinces de la Turquie d'Europe, que les agents civils et militaires constatent de visu la situation, la vérité se fera jour progressivement. L'attention se portera d'autant plus sur les Roumains du sud que ceux-ci, loin de contribuer aux troubles et à l'anarchie qui menacent l'équilibre balkanique, constituent le plus solide élément d'ordre. Ils n'empiètent sur les droits de personne et le gouvernement ottoman apprécie leur conduite loyale. Combien il serait injuste de refuser le droit à l'existence ethnique à une race qui pratique cette attitude digne et sérieuse, et de l'ignorer sous prétexte que les Roumains n'exigent point à main armée des réformes et ne visent pas des annexions territoriales en soutenant leurs prétentions par des émeutes et des attentats! La récente nomination d'un délégué roumain, à côté et au même titre que les délégués des autres nationalités, dans la Commission des réformes, constitue une reconnaissance officielle de la légitimité des droits de l'élément latin existant en Macédoine, dont le sort doit être réglé en même temps que celui des autres races.