Il importe que l'on accorde à toutes les nationalités un traitement égal, afin que l'organisation des éléments balkaniques hétérogènes puisse fonctionner harmonieusement. Si le patriarcat oecuménique prend parti pour l'un de ceux-ci et prétend lui subordonner les autres, les conflits n'auront aucune chance de disparaître.
Mais le peuple roumano-macédonien n'en sera pas réduit, espérons-le, pour conserver sa nationalité, à recourir à des procédés violents qui ne peuvent que lui répugner, à lui qui représente la culture intellectuelle, le progrès, la richesse et l'industrie, dans ces régions. La reconnaissance par la Turquie d'une Église autonome, soustraite à l'influence oppressive du synode oecuménique et du Phanar, peut être considérée comme un fait accompli. Malgré toutes les entraves que ne saurait manquer de lui apporter le patriarcat, lequel suspend préventivement sur elle les foudres ecclésiastiques dont a été frappé l'exarchat bulgare, cette Église, qui aura un chef suprême et une hiérarchie, permettra à la conscience ethnique de s'affirmer chaque jour avec plus de vigueur parmi la population roumaine de Macédoine, qui a conservé, en dépit de neuf siècles d'hellénisation, l'invincible vitalité d'une race dont un dicton populaire dit: «Le Roumain ne périt pas!»
Mais si un instinct de conservation a toujours empêché les Macédo-Roumains de confondre leurs intérêts tant avec ceux des Grecs qu'avec ceux des Slaves, leurs apôtres des idées nationales sont loin de se montrer systématiquement hostiles aux éléments étrangers qui cohabitent avec eux sur cette terre. Une fois vainqueur sur le terrain de l'égalité des droits, l'élément latin pourra au contraire servir en quelque sorte de tampon pour amortir entre Slaves, Grecs et Albanais, des haines de race séculaires.
Il convient aussi, en parlant des Macédo-Roumains, de prendre en considération qu'il existe, aux embouchures du Danube, un royaume latin, la Roumanie, qui n'a cessé de marcher dans la saine voie de la civilisation et du progrès, sans jamais inquiéter l'Europe par de dangereuses secousses politiques. S'il est universellement reconnu aujourd'hui que cet État contribue par son attitude sage et modérée au maintien de l'équilibre balkanique, il est certain que la constitution ethnique de l'élément roumain du sud, qui ne saurait jamais rêver une annexion à la métropole, laquelle ne poursuit pas davantage cette chimérique visée, sera une garantie de plus pour l'harmonie et le bon ordre général.
CHAPITRE V
LES SERBES
La politique serbe, en Macédoine, n'est entrée en scène que vers 1880, mais elle a déjà réussi à s'affirmer dans maintes localités et même à faire reconnaître par le patriarcat oecuménique un chef religieux, élu en 1902, en la personne de Mgr Firmilian, évêque de Scopia (Uskub), capitale de la Vieille Serbie. Les Serbes concentrent toutes leurs espérances sur cette partie du territoire turc, bien qu'ils s'y trouvent en minorité par rapport à la population albanaise.
La propagande scolaire serbe, en Macédoine, se heurte à celle des Bulgares, qui ont pris les devants et ont eu recours aux moyens les plus violents contre un ennemi du panbulgarisme d'autant plus redoutable qu'il est moins facile d'attribuer à l'une ou à l'autre branche les Slaves réclamés par toutes les deux.
Jusqu'à un moment donné, on ne parlait, que de l'existence d'un élément bulgare dans cette partie de la Macédoine qui s'étend des frontières de la Serbie et de la Bulgarie au delà des lacs de Castoria et d'Ochrida. Puis Goptchevitch, dans son livre intitulé: la Macédoine et la Vieille Serbie, établit des statistiques d'après lesquelles il se trouverait en Macédoine plus d'un million de Serbes, sans un seul Bulgare.
Toutefois, le même auteur, pendant la guerre entre Serbes et Bulgares, pencha du côté de ces derniers et écrivit sur la Bulgarie et la Roumélie Orientale un ouvrage où les affirmations de son précédent travail se trouvaient contredites. Cet exemple démontre combien sont fragiles les bases d'une classification rigoureuse. Dans tous les cas, quelle que soit leur origine spéciale, et bien que la linguistique les rattache plutôt aux Serbes,--qui peuvent aussi se réclamer du droit historique, leur domination s'étant, à un moment donné, étendue sur toute la Macédoine,--la masse des populations slaves contestées par les deux États sympathise résolument avec la Bulgarie.