Mais la question de priorité n'est pas douteuse. On sait que des tribus vraiment slaves sont apparues dans les Balkans bien avant la venue des Bulgares: les Croates, dès le sixième siècle, les Serbes et les Slavons vers le commencement du septième, tandis que l'année 679 fixe l'époque à laquelle les Bulgares se répandent du Danube aux Balkans.
Les Serbes se formèrent en État seulement vers le douzième siècle, bien qu'étant de race homogène et noble, eux qui, avec les Dalmates, les Bosniaques et les Monténégrins, ont ressenti plus que les autres peuples slaves l'influence civilisatrice grecque et latine. En 1282, ils conquirent de vastes territoires et s'étendirent jusqu'au delà de Scopia, jusqu'à Sérès et jusqu'à Dibra, dans l'Albanie du nord. Sous Drosch III, toute la Macédoine leur appartenait déjà, mais leur puissance fut portée à son apogée en 1346, sous le règne de Douchan, qui se proclame souverain de tous les peuples balkaniques. Son empire, dont Scopia était la capitale, s'étendait depuis la Drave et la Morava jusqu'à Kalava, et en Albanie jusqu'à l'Adriatique.
En Macédoine, les noms de lieux sont fréquemment serbes et les chants populaires, les légendes, y empruntent souvent leurs héros à la Serbie, dont le folklore est d'ailleurs d'une richesse étonnante. Il faut toutefois reconnaître que la domination serbe en Macédoine fut postérieure à la domination bulgare et n'eut guère plus d'un siècle de durée (1273-1375).
Comme tous les autres peuples balkaniques, les Serbes tombèrent sous le joug ottoman et ne firent parler d'eux qu'à de rares intervalles. Sous Karageorges et Miloch Obrénovitch, ils arrivèrent à reconquérir une demi-indépendance et, en 1820, le traité d'Andrinople reconnut leur autonomie.
En 1875, les Serbes soutinrent les Bosniaques et les Herzégoviniens révoltés en raison du poids trop lourd des impôts. Les Turcs réprimèrent ce soulèvement, ainsi que le mouvement tenté par les Bulgares; ils écrasèrent les Serbes et marchèrent sur Belgrade. Intervenant en faveur des peuples slaves, la Russie adressa alors à la Porte un ultimatum par lequel elle exigeait pour la Serbie le rétablissement du statu quo ante bellum; pour le Monténégro, une rectification de frontières; pour la Bulgarie, la Bosnie et l'Herzégovine, une demi-autonomie. Sur le refus des Turcs, le gouvernement de Saint-Pétersbourg tira l'épée et les Serbes entrèrent en campagne de leur côté.
On connaît les résultats de la campagne de 1877. Les Serbes s'attendaient à voir reconstituer leur ancien empire, lequel, nous l'avons dit, comprenait, au quatorzième siècle, la Thrace, la Macédoine, l'Albanie et l'Épire, et à former ainsi une sorte d'hégémonie slave dans les Balkans. Cela n'entrait pas dans les desseins de la Russie, qui tenta au contraire, à San-Stefano, de constituer une Grande Bulgarie. L'indépendance de la Serbie fut du moins reconnue par le traité de Berlin; grâce au concours de l'Autriche, on annexa simplement à cet État les districts de Nisch et de Pirot, appartenant à la Vieille Serbie.
Les Serbes, toutefois, ne purent se résigner à voir s'évanouir leur idéal. L'occupation autrichienne en Bosnie et Herzégovine leur enlevait tout espoir du côté de Fiume, Raguse et Cattaro; leurs regards se portèrent donc, par delà les monts Schar-Dagh, sur les plaines de la Macédoine et les rivages de l'Archipel.
Malgré la résistance du gouvernement ottoman et de la population bulgare, la propagande serbe réussit à obtenir certains avantages, comme l'autorisation d'ouvrir des écoles et de fonder des consulats. À Uskub et à Monastir, les Serbes possèdent des bibliothèques et des établissements scolaires primaires et secondaires; ils s'efforcent de recruter des élèves et de gagner des adhérents à leur cause.
Au début, cette cause sembla désespérée, surtout dans le vilayet de Monastir, où l'élément bulgare est puissant et organisé. À Prilep, citadelle du bulgarisme, comme sur d'autres points convoités, les agents de la propagande serbe furent traqués et assassinés. Dans le bassin de Prisrend, en Vieille Serbie, dans le vilayet de Kossovo, les souvenirs, les traditions et le voisinage aidant, le mouvement eut plus de succès. Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu'en Vieille Serbie, les efforts des Serbes se heurtent à la résistance de l'élément albanais, plus nombreux, et qui est resté agressif et fanatique. On sait qu'à Prisrend les Albanais ont réuni un congrès pour poser la question de leur autonomie. Leurs conflits avec les Serbes sont fréquents et provoquent l'échange de notes entre Belgrade et Constantinople, concernant des incidents de frontière. Rappelons-nous que le consul serbe Martinovitch fut assassiné en pleine rue à Pristina.
La reconnaissance d'un chef religieux de leur nationalité à Uskub est un fort atout dans le jeu des Serbes ; quant à leurs écoles, bien que relativement nombreuses et assez fréquentées, elles ne peuvent lutter contre les écoles bulgares qui ont inondé tout le pays et où se déploie une activité fébrile. L'influence politique de la monarchie austro-hongroise à Belgrade s'applique à enrayer les efforts que font les Serbes pour déborder sur les contrées avoisinantes de la Péninsule; aussi l'antagonisme serbo-bulgare se réduit-il actuellement à des conflits partiels. Toutefois, certains indices laissent prévoir qu'avec la nouvelle dynastie, la politique serbe en Macédoine va changer de physionomie. On travaille avec plus d'énergie; on organise des bandes qui passent la frontière et sont prêtes à lutter par les mêmes moyens que les Bulgares.