Elle céda pourtant devant l'attitude énergique de la flotte britannique et parvint à maîtriser le mouvement des Albanais, lesquels n'abandonnèrent toutefois la ville de Dulcigno qu'après une résistance acharnée opposée aux troupes turques elles-mêmes. C'est ainsi que le Monténégro finit par obtenir satisfaction.
Lorsqu'il s'agit de la rectification des frontières gréco-turques, les beys albanais formèrent une nouvelle ligue de résistance. On eût assisté à un nouveau conflit suivi d'une nouvelle intervention européenne, si le gouvernement ottoman n'était venu à bout des plus intransigeants, en procédant à l'arrestation des uns et en achetant le désistement des autres par l'octroi de fonctions importantes et de sinécures.
C'est le procédé habituel de la Porte, lorsque l'influence d'un bey albanais suscite les appréhensions du pouvoir central: on s'arrange alors de façon à le dépayser en l'envoyant en Asie Mineure, à moins de le garder à Constantinople, où l'on a l'oeil sur lui. Ce système de corruption a souvent arrêté les mouvements populaires en Albanie, où les habitants subordonnent toute initiative au consentement de leur oligarchie quasi féodale.
Par contre, le gouvernement turc envoie assez fréquemment des agents dans cette contrée pour y provoquer des émeutes, comme peut-être celle où fut tué, il y a un an, le consul russe Tcherbina.
Cette manoeuvre est familière à la Porte, lorsqu'elle sent que les événements menacent de tourner à son désavantage. Elle impute alors à la résistance des populations musulmanes de l'ouest l'impossibilité où elle se trouve, dit-elle, d'accéder aux injonctions de l'Europe. Cette vieille tactique hypocrite lui sert tout au moins à gagner du temps, résultat appréciable pour un État dont les bases sont ébranlées et qui met tout en oeuvre pour tâcher de prolonger son agonie.
Les deux puissances dont les intérêts se heurtent aujourd'hui en Albanie sont l'Autriche-Hongrie et l'Italie.
La première, privilégiée par sa position géographique et recrutant des clients parmi les beys obérés qui reçoivent ses subsides, cherche à pénétrer dans ce pays avec son avant-garde de missionnaires catholiques. Ses jésuites dirigent à Scutari un excellent lycée, mais, malgré l'effort de ces religieux, leurs élèves manifestent ouvertement des sentiments philo-italiens, favorisés par le fait que, recevant l'enseignement en langue italienne, ils subissent le charme d'une des plus nobles littératures qui soient. En dépit de cette circonstance rassurante, le gouvernement de Rome a cru devoir créer un lycée à Scutari, ainsi que plusieurs écoles sur le littoral de l'Adriatique et de la mer Ionienne.
Ainsi, en Albanie, les sympathies pour l'Italie, dues à la parenté ethnique, sont des plus vives et des plus spontanées. Il y a toujours eu de nombreuses migrations d'un versant de l'Adriatique à l'autre et l'on sait que les Albanais ont jadis fourni des gardes aux princes italiens, notamment aux rois de Naples[20].
[Note 20: Il existe dans l'Italie méridionale une colonie albano et épiro-italienne qui n'a point perdu conscience de son origine. L'on doit à son initiative l'organisation de plusieurs comités tels que la Societa nazionale albanese de Rome et le Comitato nazionale albanese de Lungro (Calabres), ainsi que la fondation du collège ecclésiastique de San-Adriano, près de Naples.]
Si l'Italie s'attache à développer son influence dans ce pays, surtout du côté de Scutari, où sa langue est d'un usage courant, c'est qu'elle a compris depuis longtemps de quelle utilité pour sa politique économique pourraient être les ports albanais.