Des considérations analogues agissent sur l'Autriche-Hongrie, qui ne néglige rien pour préparer sa descente vers le sud. Elle a d'autres moyens que la propagande scolaire et tâche, comme nous venons de le dire, de s'assurer les beys les plus influents par des présents qu'ils ne repoussent pas et qui entretiennent leur vie de désordre et de prodigalité. De la sorte, le cabinet de Vienne espère provoquer au moment opportun quelque révolte lui permettant d'intervenir et de tenter du moins de mettre ses plans à exécution.

Vis-à-vis des petits États balkaniques, les Albanais exercent une surveillance ombrageuse; qu'il s'agisse des Serbes, des Bulgares ou des Grecs, aucune extension territoriale à l'avantage de ceux-ci ne saurait s'opérer pacifiquement sur leur territoire. Aux Serbes, ils disputeraient les armes à la main la Vieille Serbie, où ils forment la majorité de la population; déjà, à la moindre velléité qu'ils soupçonnent, ils se livrent à titre de représailles à des incursions sur le territoire de leurs voisins, et la Porte est obligée de se justifier vis-à-vis du gouvernement de Belgrade.

D'autre part, si la Bulgarie essayait d'occuper la Macédoine, elle serait mise en contact avec l'Albanie et nous verrions se produire des faits analogues.

Quant à la Grèce, si on lui attribuait jamais l'Épire, rien ne pourrait arrêter un soulèvement général des Albanais,--car le fait d'avoir donné à la cause hellénique de 1821 des Canaris et des Miaoulis, natifs d'Hydra et de Spezza, centres purement albanais, ne les empêche pas de considérer les Grecs comme les plus dangereux ennemis de leur race.

Cette antipathie est générale; même les Albanais orthodoxes[21] l'éprouvent politiquement vis-à-vis d'Athènes, bien que la langue grecque, à laquelle la religion sert de véhicule, jouisse parmi eux d'un certain prestige.

[Note 21: Les statistiques des Albanais sont généralement erronées, beaucoup d'orthodoxes étant portés comme Grecs, Bulgares ou Serbes, et beaucoup de mahométans comme Turcs; en réalité, la race est beaucoup moins mélangée.]

D'ailleurs le royaume hellénique possède déjà beaucoup d'Albanais; leur langue est parlée dans l'Attique et jusque dans Athènes. La ville de Thèbes est albanaise, comme Psara, Hydra, Spezza, l'île de Colouri, etc. Les Grecs n'auraient aucun intérêt, croyons-nous, à augmenter encore par des annexions la proportion de cet élément turbulent et jaloux.

En revanche, les Albanais s'accordent assez bien avec les nombreux Roumains de leur contrée; on sait d'ailleurs qu'ils se trouvent répandus sur la zone où le latin populaire fut, en Orient, supplanté par le grec. Issu des Thraces et des Besses latinisés, Pélasge d'origine, leur peuple n'est-il point par le sang apparenté aux Roumains, au même titre que les Celtes l'étaient aux Francs?

Formant essentiellement une nation armée, toujours debout et dominée par des instincts guerriers, l'Albanie serait donc en Europe, à certains égards, comme le boulevard de l'Empire ottoman, qui se contente d'y exercer une domination plutôt nominale et d'y trouver, en cas de guerre, un précieux appoint de troupes auxiliaires. Mais, à tout prendre, les Albanais ont surtout le souci de leur indépendance, qu'ils ont su défendre même contre la Turquie. Une solution plaçant cette indépendance hors de toute atteinte et ne subordonnant l'Albanie à aucun autre élément de la Péninsule ne rencontrerait sans doute pas de leur part un parti pris qui en compliquerait les difficultés d'exécution.

CHAPITRE VII