[Note 22: Paris, Firmin-Didot, 1893.]

À part le littoral, l'élément grec existant dans la péninsule balkanique se trouve disséminé au milieu d'autres races. Il n'en a jamais été autrement. Même dans l'antiquité, ce peuple, si colonisateur sur bien des points du littoral méditerranéen, s'est toujours tenu à l'écart des races barbares et guerrières du nord. Cet éloignement, basé sur la crainte plus peut-être que sur l'aversion, s'est trouvé justifié, puisque ce fut Philippe de Macédoine, père d'Alexandre, qui ensevelit, après des guerres mémorables, la gloire et l'indépendance helléniques.

Ainsi donc les Grecs, tout en conservant des droits sur les maigres portions de territoires qu'ils occupent encore, ne sont guère autorisés historiquement à revendiquer la pleine possession de la Thrace, de la Macédoine et de l'Épire. Le consentement de l'immense majorité des habitants leur est refusé, et si même la tradition hellénique s'est maintenue dans une partie de la Péninsule, c'est grâce à la seule influence de l'Église grecque orientale et aux grands privilèges qui placèrent longtemps sous la tutelle religieuse du patriarcat tous les chrétiens d'Orient.

Les hauts dignitaires d'un culte qui, en Turquie, représente une véritable force politique, parvinrent tout d'abord à englober dans la sphère de l'hellénisme toutes les nationalités chrétiennes subjuguées, chez lesquelles le sentiment de leur foi remplaça pendant longtemps le sentiment national endormi. La religion semblait ne faire qu'un avec l'hellénisme, confusion résultant de ce que Mahomet II reconnut, après la conquête de Byzance, avec un remarquable sens politique, au patriarcat, des droits assez étendus pour que tout le fantôme de la vie politique des roumis gravitât autour de lui. Ce fut presque un État dans l'État et, dans tous les cas, un intermédiaire commode entre l'élément dominant et l'élément dominé.

L'hellénisme eut donc ce double point d'appui, l'Église et l'école. Il présida à l'organisation des communautés et parut longtemps aux populations chrétiennes comme un prolongement du pouvoir impérial d'avant 1453. Quand rien n'avertissait encore du contraire, comment les écrivains, les touristes et même les ethnographes n'auraient-ils pas été portés à croire que les populations de ces contrées, où dominaît cette forme de l'hellénisme, étaient uniformément de race grecque?

À propos de chacune de ces populations, Bulgares, Roumains, Serbes, Albanais, nous avons expliqué comment et quand s'opéra le réveil national, finalement dirigé autant contre la grécisation que contre la domination de la Turquie.

Fait singulier, ce mouvement séparatiste naquit au moment même où la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce semblait devoir offrir à l'hellénisme une base solide. Mais les Grecs ne se tinrent pas pour battus; ils conservèrent l'espoir d'helléniser, puis d'occuper la Macédoine et l'Épire. Avant la création d'un État bulgare, n'affirmaient-ils pas leurs droits sur le territoire actuel de la principauté!

C'est seulement aujourd'hui, quand les Serbes et les Roumains prennent position dans la lutte d'influence, que leur foi en la réalisation de leur idéal commence à être ébranlée.

Un autre signe de désaffection était pourtant de nature à leur donner à réfléchir. Nous avons montré quel concours moral et même matériel reçurent les Grecs de 1821 de la part de tous les chrétiens de Turquie; à ce moment, leur cause fut celle de tous les roumis; même en 1854, même en 1877, ils furent puissamment assistés par les populations de Macédoine appartenant à d'autres races.

Or, pendant la dernière guerre gréco-turque, cet appui leur fut totalement refusé. Et non seulement la Turquie ne trouva contre elle, dans les rangs de l'armée du roi Georges, aucun des éléments qui jadis prêtaient leurs forces aux insurrections des Grecs, mais, en Épire, on vit même des Roumains et des Albanais chrétiens prendre les armes contre les troupes helléniques.