Avec une incroyable obstination, Athènes cherche encore à regagner le terrain perdu. Elle redouble d'efforts par la création de consulats et d'écoles, par l'envoi d'agents de propagande, et se saigne à blanc pour détourner de son maigre budget le million et demi de drachmes--outre les sommes fournies par la libéralité des particuliers--qu'elle jette en Macédoine. Surtout, elle masque ses insuccès par des statistiques faussées, qui trompent malaisément les chancelleries, si elles sont encore souvent accueillies sans contrôle par la presse européenne, et qui fournissent des éléments erronés à des brochures politiques.
Le moment viendra où le public se fera une opinion plus conforme à la réalité des faits. Déjà les Bulgares ont concentré sur eux toute l'attention aux dépens des Grecs. Ce n'est encore qu'une étape, et, quand elle sera franchie, la part qui revient à chaque peuple de la péninsule balkanique apparaîtra clairement aux yeux de tous.
Cette propagande hellénique avait de beaucoup précédé l'indépendance de la Grèce, qui en fut l'unique résultat et qui tourna même contre la «grande idée», en ce sens que d'autres «idées» firent leur chemin dans le monde et se mirent en travers de l'accomplissement de celle-ci.
Dès 1740, la première école secondaire grecque avait été ouverte à Cojani; elles se multiplièrent à mesure que grandirent les appétits d'extension territoriale des Hellènes.
Le grand malentendu fut celui-ci: les nationalités chrétiennes fatiguées du joug musulman, qui avaient pris une part active au mouvement de 1821, avaient eu l'illusion que la Grèce, constituée en État, les aiderait à son tour à secouer la domination ottomane; mais celle-ci afficha de tout temps les vues les plus égoïstes. Au lendemain même de sa libération, elle refusa le droit de cité à ceux qui venaient de verser leur sang pour elle et les «autochtones» mirent en quarantaine les «hétérochtones».
Il se confirme de plus en plus que la Grèce est indifférente au fait que les roumis restent ou non roumis; il semblerait au contraire qu'elle voit de mauvais oeil tout mouvement d'émancipation qui ne se dessine pas à son profit: c'est ainsi qu'elle tient en ce moment ostensiblement le parti des Turcs contre les Bulgares, ses imitateurs.
D'ailleurs, en admettant le point de vue égoïste auquel ils se placent, les Grecs sont excusables d'en vouloir aux Bulgares. La Grèce, en effet, espérait que les soulèvements des chrétiens de Turquie, surtout celui de 1854, tourneraient à son profit, et ce sont les Bulgares qui, en obtenant une Église indépendante du patriarcat oecuménique, ont donné le signal de l'affranchissement de toutes les nationalités de l'influence hellénique.
Mais il faut toujours admirer un prodige d'énergie, même mal employée. Les Grecs, qui jusqu'alors travaillaient avec assez de sang-froid, déployèrent pour la lutte suprême une activité fébrile. Eux qui, en 1877, ne possédaient encore sur le territoire turc que 111 écoles de garçons et de filles peuplées de 5,361 élèves, comptaient déjà, dix ans plus tard, c'est-à-dire en 1887, 339 écoles avec 18,541 élèves, et, aujourd'hui, ils en ont porté le nombre à 973, ayant une population scolaire de 57,681 sujets.
Le gouvernement d'Athènes, le patriarcat et les communautés ecclésiastiques assument les frais considérables de cette propagande, qui s'exerce non dans les communes peuplées d'éléments grecs, généralement négligées celles-là, mais dans les communes roumaines, bulgares et, toutes les fois que c'est possible, albanaises.
Ces populations ne dédaignent pas les bienfaits de l'instruction, même en langue grecque; elle est appréciable dans un pays essentiellement polyglotte, et la concurrence des propagandes y a réduit à 5 pour 100 le nombre des illettrés mâles parmi les individus âgés de moins de trente ans.