Elles pourraient aussi s'intéresser à la liquidation turque, en Macédoine et en Albanie; car si les intérêts des détenteurs de la dette ottomane et des entrepreneurs de travaux publics en cours ou non soldés doivent avant tout être sauvegardés, il serait équitable d'offrir au sultan et aux dignitaires ottomans des indemnités pour leurs palais et leurs propriétés, sans regarder à l'origine première de ces fortunes, qui est évidemment la spoliation. Il y a, d'ailleurs, des règles établies pour la transmission des droits régaliens.
La Russie serait trop redoutable, si elle arrivait à réaliser le rêve de tous les panslavistes, c'est-à-dire une grande Confédération slave placée sous son protectorat, et à plus forte raison une Confédération lui subordonnant des éléments de races différentes.
Le propre du vrai panslaviste consiste à réduire la question d'Orient à une question purement slave, et à voir dans le tsar de toutes les Russies le successeur du grand Constantin, le néo-empereur chrétien d'Orient appelé à abattre les minarets de Sainte-Sophie.
Or il n'est pas douteux--le mot d'Alexandre III sur le prince de Monténégro, son «seul ami», est là pour le prouver--que ce point de vue ne conviendrait nullement même aux deux principaux peuples slaves de la Péninsule, qui veulent bien, jusqu'à nouvel ordre, bénéficier de l'appui des Russes, mais qui ne consentiraient jamais à les avoir pour maîtres.
On a vu comment le tsarisme s'est comporté en Bulgarie, lors des débuts de la principauté. Au surplus, l'exemple de la Pologne, de la Finlande, des provinces baltiques et de la Bessarabie n'est vraiment pas encourageant, et il ne serait pas rationnel, quand il n'existe plus en Europe que deux monarchies absolues, la Turquie et la Russie, de briser l'une pour confier à l'autre la tâche d'assurer le développement, selon les principes constitutionnels qu'elle réprouve, des éléments libérés.
D'ailleurs, le grand Empire du nord s'est taillé assez de besogne en Extrême-Orient. S'il est victorieux du Japon, il mettra longtemps à réparer ses forces épuisées par la lutte; s'il est vaincu, il lui manquera le prestige et l'autorité morale nécessaires pour reprendre avec des chances de succès ses desseins ambitieux dans l'Orient européen.
L'Autriche-Hongrie serait, à première vue, moins menaçante pour toutes les races balkaniques en général, car, à l'encontre de l'Empire moscovite, elle ne s'appliquerait pas à absorber et à nationaliser de nouveaux peuples. Elle a aussi pour elle son administration très habile, peut-être sans égale en Europe.
Mais en admettant que la monarchie des Habsbourg, qui passera bientôt par une crise redoutable, ne vienne pas à se morceler par elle-même, elle constitue un assemblage de races trop disparates, elle manque trop de cohésion pour servir en quelque sorte de soudure à un nouveau groupement de peuples divers. Et puis sa propagande catholique dans les Balkans, sa situation particulière vis-à-vis de la papauté qui ne permet pas à l'Empereur de rendre, à Rome, les visites du roi d'Italie, sont propres à exciter les méfiances des chrétiens d'Orient, en immense majorité orthodoxes et très attachés à leur rite.
À l'égal de la Russie, l'Allemagne, déjà riveraine des mers du nord et que les pangermanistes rêvent de voir maîtresse absolue de l'Europe centrale, obtiendrait, par son établissement sur le Bosphore et les Dardanelles comme présidente de la nouvelle Confédération, une prépondérance qui paraîtrait intolérable aux autres grandes puissances européennes. Cette situation faciliterait à l'excès son extension en Asie Mineure, où elle s'est déjà assuré, par le chemin de fer de Bagdad et de Bassora, d'énormes avantages économiques.
Rien, au surplus, n'empêcherait l'Allemagne, dont l'activité s'est ouvert comme champ de pénétration la Syrie et l'Assyrie, c'est-à-dire d'immenses contrées vierges en partie d'une étonnante fertilité, de profiter encore des larges franchises commerciales que lui concéderait la nouvelle Confédération. Elle pourrait développer ses transactions dans l'Orient européen, et même y prétendre au premier rang économique, grâce à l'activité et à l'intelligence pratique de ses agents. Mais il serait impossible de la mettre à la tête des peuples confédérés, d'ailleurs trop éloignés de ses frontières. La Russie notamment se sentirait comme reléguée au rang de puissance asiatique, séparée du reste de l'Europe par un rideau germanique continu qui irait du nord au sud de l'Europe, et rien ne saurait lui faire accepter une pareille perspective.