D'élimination en élimination, il ne nous reste que l'Italie, qui occupe une situation exceptionnelle parmi les grandes puissances, se trouvant à la fois appartenir à la Triple Alliance et entretenir les relations les plus amicales avec l'Angleterre, et même, depuis quelque temps, avec la France, tout en ayant avec la Russie des rapports moins étroits sans doute, mais absolument corrects.

L'Italie semble à tous les égards comme la benjamine, la favorite de l'Europe. Puissance catholique, elle n'est aucunement imbue d'esprit de prosélytisme papiste ni de sectarisme antireligieux. La croix de Savoie qui figure au centre de son écusson est un emblème symbolique; propre à tous les rites chrétiens, elle remplacerait avantageusement, pour les peuples nouvellement libérés, le croissant qui orne l'étendard du prophète.

Ce royaume, simplement et essentiellement méditerranéen, pourrait actuellement étendre son action sur les peuples de la Confédération et même occuper éventuellement un jour Constantinople, sans exciter les trop justes appréhensions que provoquerait en pareil cas un des Empires précités. Il serait mieux en mesure de constituer, sans danger pour la nationalité des peuples balkaniques, le lien et l'autorité que nous considérons comme indispensables à la jeune Confédération future.

C'est surtout comme puissance maritime que l'Italie pourrait vraiment jouer son rôle de protectrice vis-à-vis de la Confédération orientale.

On sait combien les grands États et même les nations secondaires font d'efforts et de sacrifices pour augmenter leurs flottes de guerre, et l'on peut dire que de nos jours la puissance et la prospérité des peuples dépend plus encore de leurs forces navales que de leurs armées de terre.

Les États qui constitueraient la Confédération ont presque tous une grande étendue de côtes. Or, aucun d'eux n'a de flotte capable de les protéger. Seule la Grèce possède quelques petits navires de guerre. Cette force navale serait absolument insuffisante pour défendre les côtes de la Confédération et protéger son commerce maritime.

L'Empire ottoman, qui possède cependant une armée de terre encore redoutable, doit surtout sa faiblesse au manque absolu de navires de guerre modernes. Chaque fois qu'il s'est élevé un différend diplomatique entre la Turquie et quelque autre puissance, il a toujours suffi d'une démonstration navale, ou même d'une simple menace de démonstration, pour obliger la Porte à céder immédiatement sur tous les points.

L'Italie possède aujourd'hui une flotte de guerre de tout premier ordre, non seulement par le nombre, mais aussi et surtout par la puissance de ses unités navales. Cette flotte serait un sûr garant aux États confédérés que leur littoral et leurs navires de commerce seraient efficacement protégés.

L'Italie est, il faut le rappeler, la seule nation moderne dont le droit public soit fondé sur le principe des nationalités. À la Chambre des députés de Rome, au palais Montecitorio, sont inscrits en grandes lettres d'or les résultats des plébiscites qui ont constitué le royaume. Même les irrédentistes les plus fougueux n'ont jamais porté leurs vues que sur des terres vraiment italiennes par la langue et les moeurs, en soumettant l'accomplissement de leurs voeux au libre consentement des habitants. L'Italie n'a pas et ne veut pas d'opprimés. Voilà déjà des garanties morales.

Un fait nous a frappé. Chaque fois que, parmi les grandes puissances intéressées à surveiller les événements d'Orient, il s'est produit une action commune et qu'il s'est agi d'attribuer à l'une d'elles le commandement ou la présidence, on a évité de confier ce rôle à la Russie ou à l'Autriche, et l'on a au contraire souvent pensé à l'Italie.