C'est ainsi que, pendant la guerre gréco-turque, lorsque les amiraux commandant les escadres européennes réunies à l'île de Crète durent nommer l'un d'eux pour les présider, c'est tour à tour l'amiral français et l'amiral italien qui furent choisis.

De même, quand on créa une gendarmerie internationale recrutée parmi les grandes puissances, pour maintenir l'ordre en Macédoine, c'est encore un Italien, le général de Georgis, qui fut nommé commandant en chef.

Voyons ce qui prépare historiquement le royaume transalpin au rôle modérateur que nous lui assignons.

Nous évoquerons le droit historique avec l'extrême prudence qui nous a déjà guidé à propos des peuples des Balkans. Mais, sans insister sur le temps où l'Empire romain englobait non seulement tous les pays subdanubiens, mais encore, au nord de l'Ister, la Roumanie qui entre dans notre système, jamais l'influence de l'Italie ne cessa d'être prépondérante dans ces contrées, avant et après la conquête ottomane.

Il est bien évident que, depuis les jours où l'empereur Trajan, avec une merveilleuse prévoyance politique, confiait, dès le deuxième siècle de l'ère chrétienne, aux colons de la Dacie, la garde des aigles romaines sur ce front de bandière de l'Empire, le courant latin s'est maintenu au pied des Karpathes, puisqu'il a donné naissance à l'État roumain, dont la langue, dérivée du sermo rusticus, est si peu pénétrée d'éléments étrangers. Mais un phénomène de même nature s'est encore produit dans les Balkans et dans le Pinde.

Laissons les nombreuses découvertes épigraphiques qui permettraient encore de douter de sa continuité: elle est affirmée par la conservation, dans ces deux régions, de cet élément ethnique à idiome latin qui, sans pouvoir s'agglomérer en formations compactes au point d'y dominer sans conteste, y a toujours maintenu le souvenir de Rome et a en quelque sorte empêché les titres de la métropole de se prescrire dans la Péninsule.

Mais, en dehors de cet élément néo-latin «fier encore de se nommer romain», comme disait Pouqueville, de ce million de Roumains du sud disséminés en Macédoine, en Épire et en Thessalie, une partie, peut-être considérable, des populations de la Serbie et de la Bulgarie est composée de Latins plus ou moins slavisés,--ils se reconnaissent du moins à leur type, si différent du type slave. Cela explique avec quelle facilité l'empereur Joanice a pu réunir sous son sceptre les Roumains du sud et les Bulgares, pour en former cet État unifié auquel un pape, sans distinguer entre les deux éléments, donnait en quelque sorte des lettres d'indigénat. Mais nous ne voulons pas trop insister sur cette thèse, bien que de nombreuses autorités lui prêtent leur appui.

Venise et Gênes recueillirent l'héritage de Rome dans la Méditerranée; elles créèrent les Échelles du Levant et poussèrent leurs comptoirs sur les deux rives du bas Danube. L'Albanie et l'Épire, vu leur proximité, entretinrent, pendant le moyen âge, les relations les plus étroites avec les républiques italiennes, qui furent la source de leur prospérité[34]. Cette influence, basée sur les échanges, domina encore dans la Serbie orientale, en Croatie et en Bosnie.

[Note 34: L'Italie, au point le plus resserré du canal d'Otrante, n'est séparée que par 75 kilomètres de l'Épire.]

On peut dire que l'ensemble du commerce de l'Orient était entre les mains de Venise, de Gênes, de Pise, de Raguse, qui jouissaient de privilèges exceptionnels. La Valachie et la Moldavie elles-mêmes conservaient un contact direct avec l'antique Métropole. La relation de Del Chiaro, agent diplomatique de la République Sérénissime, est instructive à cet égard; il semblait se trouver chez lui à la cour des vieux Bassaraba, l'ancienne dynastie des pays roumains.