Les États italiens entretinrent toujours avec les princes chrétiens d'Orient des relations qui ne cessèrent pas, lorsque, le temps des croisades passé, les autres nations de l'Europe, absorbées par leurs bouleversements intérieurs, eurent renoncé à s'opposer aux envahissements des Turcs. Or, la papauté d'une part et de l'autre Venise, où se concentraient tous les fils de la politique orientale, s'efforcèrent, à diverses reprises, de former entre ces princes une ligue capable d'arrêter le flot des invasions musulmanes. Malgré quelques ententes partielles et passagères, ces efforts n'arrivèrent pas à faire taire les rivalités entre Hongrois, Polonais, Valaques, Moldaves et Serbes, et c'est grâce au manque d'unité et de cohésion dans leur défense que la puissance ottomane réussit à s'établir dans toute la péninsule balkanique, après les avoir individuellement écrasés sous le poids de ses hordes asiatiques.

La chute de la Hongrie coïncide avec la décadence de la Pologne et l'affaiblissement des principautés valaque et moldave, et cependant l'idée d'une confédération, seul espoir de salut commun, semblait indiquée et revenait souvent à l'esprit des princes chrétiens aux quatorzième et quinzième siècles. Il y eut même, à un moment donné, une véritable coalition d'armées chrétiennes, serbe, bulgare, albanaise et roumaine, aidées d'un détachement hongrois; malheureusement, cette tentative de résistance échoua: les chrétiens furent écrasés par les janissaires à la grande bataille de Kossovo-polje (champs des merles), le 15 juin 1389, jour resté comme néfaste dans la mémoire des peuples balkaniques.

La terminologie roumaine a gardé, pour les soieries, pour les étoffes de luxe dont se paraît la boyarie, les désignations italiennes à peine déformées. Et non seulement dans les deux principautés, dont la vassalité était quasi nominale, mais dans tous les pays soumis directement à la Turquie, il fallut beaucoup de temps pour que les hautes classes adoptassent les amples vêtements de coupe asiatique.

Auparavant, les modes étaient purement italiennes; les portraits votifs des anciennes églises nous en conservent la preuve. Quant au peuple, surtout à la classe rurale, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, dans tout l'Orient, son costume n'a pas changé depuis les jours des colons italiques qui avaient substitué leur blanche tunique de toile ou de laine au sayon de peau des barbares.

Ne parlons pas des moeurs et des superstitions; cela nous entraînerait trop loin. Un article de la revue folklorique Mélusine établissait que, pour les Slaves du sud, les unes et les autres se rapprochent plutôt de celles des pays latins que de celles de la Russie,--tels les présages, les sortilèges, le denier de Caron, les trois Parques, les lamentations funéraires, les libations de vin et d'huile sur les tombes, etc.

Les traces des colonies italiennes du moyen âge et de la Renaissance se retrouvent dans tout l'Orient. Pendant des siècles, Venise posséda la Dalmatie; son quai des Esclavons en perpétue le souvenir. Elle occupa aussi Chypre, la Crète, la Morée, les îles Ioniennes.

On peut dire que, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, Venise fut, par la splendeur de sa culture et par ses richesses, un foyer de lumière pour les peuples balkaniques.

Après la conquête de Constantinople par les Latins, l'empire byzantin fut occupé par les Vénitiens et les Français. Le doge de Venise Dandolo s'intitulait «seigneur sur un quart et demi de l'Empire grec». Venise eut, comme Gênes, son quartier fortifié à Constantinople. Cette dernière république maritime monopolisa même le commerce dans la mer Noire, où elle s'établit en Crimée.

Au commencement du siècle dernier, lorsque les tsars eurent arraché à la puissance ottomane les territoires actuels de la Russie méridionale, ces contrées virent encore l'immigration de nombreux éléments italiens. Jusqu'en 1870, les noms des rues étaient indiqués, à Odessa, en deux langues, le russe et l'italien.

Partout de vieilles pierres noircies racontent ce passé. Et que de protectorats italiens sur les côtes de l'Albanie et de l'Épire!