Un des avantages de l'action italienne dans la Confédération serait de maintenir entre les petits États orientaux un équilibre que le traité de Berlin a certainement eu en vue d'établir, dans l'intérêt de la paix future, équilibre que l'une des nations balkaniques ne saurait rompre à son avantage, sans éveiller aussitôt chez les autres de légitimes susceptibilités. La guerre serbo-bulgare n'est-elle pas une preuve que cette question d'équilibre balkanique peut même primer la question de race?

Ayant suffisamment exposé les raisons qui nous font craindre que l'action parallèle austro-russe ne soit en définitive aussi impuissante que le classique «concert européen», répétons qu'il faut nécessairement aux régions émancipées du régime turc un contrôle unique, équitable, effectif. Sous la surveillance impartiale de l'Italie, à notre avis, et seulement sous celle-là, tous les peuples balkaniques pourraient se développer librement et régler à l'amiable tous les points litigieux qui, par la prolongation de la situation actuelle, que l'inévitable faillite des réformes viendrait encore compliquer, ne manqueraient pas d'ouvrir de nouveau la porte aux intrigues étrangères.

Dans un volume publié à Milan en 1903 et intitulé la Missione dell'Italia, M. J. Novicow souhaitait que l'Italie prît l'initiative d'une fédération européenne, avec un gouvernement fédéral siégeant à Rome, et qu'elle s'efforçât de réaliser l'idée, attribuée au comte Goluchowski, d'une fusion de la Double avec la Triple Alliance. «Une voix qui s'élèverait de Rome, dit M. Novicow, aurait une importance exceptionnelle, un prestige extraordinaire par l'ampleur que lui donneraient vingt-cinq siècles de gloire et de grandeur.»

Certes, les partisans de la paix et d'un désarmement tout au moins partiel seraient heureux de la réalisation d'un si beau rêve. Nous sommes persuadés qu'un accueil sympathique ne saurait manquer d'être réservé à toute action émanant de la couronne italienne dans un but de pacification et de bonheur des peuples d'Orient.

CHAPITRE XIII

QUESTION D'ORGANISATION

Encore une fois, nous apportons une idée et non un plan minutieusement détaillé. Il ne peut entrer dans le cadre de ce travail de fixer, pour un projet aussi singulièrement compliqué et qui met en jeu les intérêts les plus divers, tous les points relatifs par exemple aux démarcations exactes des frontières dans les nouvelles provinces, au fonctionnement organique de la Confédération orientale, etc.

Les territoires turcs actuels, qui sont divisés, en Europe, depuis 1869, en un certain nombre de vilayets[37], seraient partagés en trois zones: la première formerait l'Albanie, avec chef-lieu à Scutari; la seconde comprendrait la Macédoine, avec chef-lieu à Salonique; la troisième constituerait la Turquie d'Europe, avec Constantinople et Andrinople.

[Note 37: Administrés par des valis ou gouverneurs généraux.]

La province ou gouvernement d'Albanie engloberait également l'Épire avec Janina. Nous aurions même voulu voir se constituer cette dernière région en province distincte, si nous n'avions tenu tout d'abord à simplifier les choses et si nous ne savions que l'élément latin, qui s'y trouve en majorité, entretient, en vertu des affinités de races, les meilleures relations avec les populations albanaises[38].