La Roumanie eut le tort de céder de mauvaise grâce, au lieu de s'entendre avec le gouvernement des tsars pour obtenir du moins, au sud, autre chose qu'une frontière découverte, c'est-à-dire la ligne Varna-Roustchouk, et quelques centaines de millions comme indemnité de guerre. Si son gouvernement se montra malhabile, il obéit au moins à une idée chevaleresque, se refusant même à discuter le troc d'une terre roumaine.
À part la considération géographique de la Dobroudja, le royaume de Roumanie n'a aucune velléité d'agrandissement dans la Péninsule par l'annexion de territoires qu'habitent des frères de race, mais dont il est séparé par de compactes populations slaves.
Le gouvernement roumain ne saurait cependant se désintéresser du sort des populations roumaines du sud, disséminées dans toute la Turquie d'Europe, et plus spécialement en Macédoine et en Épire. Représentant au moins un dixième de l'ensemble des Latins d'Orient (environ onze millions au total), ces populations constituent dans les destinées de la race un appoint qui n'est pas à négliger, et elles sont d'autant plus chères aux Roumains des Karpathes que leur fidélité tient du prodige.
Le droit de les aimer et de les protéger sans arrière-pensée saurait-il être contesté par les descendants de ceux--Grecs, Bulgares, Albanais--qui ont reçu un asile dans les deux anciennes principautés danubiennes, pendant les temps d'oppression, qui y ont préparé leurs premières tentatives d'émancipation politique, qui sont venus étudier dans les écoles de Bucarest et de Jassy?
Les Grecs seraient particulièrement ingrats, en oubliant que la générosité des princes et des boyards valaques et moldaves a doté les innombrables monastères relevant des Lieux Saints dont l'énorme revenu a enrichi, pendant des siècles, les Églises d'Orient, et a servi à soutenir les révolutions helléniques[42].
[Note 42: Les couvents du mont Athos, à eux seuls, possédaient la plus grande partie des revenus de cent quatre-vingt-six grands domaines en Valachie et en Moldavie, et le mont Athos fut le plus grand foyer d'hellénisme en Macédoine.]
D'ailleurs, pour disputer leurs congénères de Turquie aux propagandes grecque et slave, les Roumains du royaume se contentent de favoriser le développement cultural de cet élément fraternel. La Roumanie prétend être une métropole intellectuelle, rien de plus.
Le relèvement de la somme inscrite au budget pour les prêtres et les instituteurs, le vote d'un crédit extraordinaire de 600,000 francs pour construction d'églises et d'écoles, la récente création d'un consulat à Janina, tout cela prouve l'intérêt que la Roumanie attache à ce développement cultural. Quant aux manoeuvres du patriarcat et aux tentatives auxquelles se livre le clergé grec en vue de dénationaliser les Roumains d'Orient, sous prétexte de ne point laisser porter atteinte aux traditions et aux intérêts de l'orthodoxie, voici les propres paroles du ministre des affaires étrangères de Roumanie, M. Jean Bratiano, dans son discours de 1904 sur la situation des Roumains de Macédoine:
«À l'égard de ces facteurs hostiles, je me bornerai à vous déclarer que nous ne renoncerons, pour appuyer les efforts légitimes des Roumains du Pinde, à aucun des moyens compatibles avec le caractère que revêt l'ensemble de notre politique, que nous voulons conserver intacte de toute velléité d'agitation et de provocation, mais que nous sommes décidés à poursuivre avec énergie et persévérance.»
Cette politique, commune aux deux grands partis du pays et qui a sa formule dans le mot de M. Stourdza, actuellement chef du gouvernement: «Il faut que pas un Roumain ne se perde!» trouvera sans doute son couronnement dans la création, pour les Roumains de Turquie, d'un épiscopat comme en possèdent les Grecs, les Bulgares, les Serbes et les catholiques, --l'Église roumaine, autocéphale dans le royaume, ne pouvant avoir, en Turquie, des droits moindres que les autres Églises chrétiennes.
Ni les Roumains du royaume, ni les Roumains du sud ne sauraient envisager avec indifférence la perspective de voir le patriarcat de Constantinople grossir le patrimoine de l'hellénisme de cet élément macédo-roumain, dont la fidélité à la race latine, malgré les efforts et l'indéniable prestige de la culture hellénique, est vraiment digne d'admiration.