La Roumanie, dans la crainte de voir l'influence bulgare devenir prédominante au détriment de la race roumaine, a défendu jusqu'à présent et a encore intérêt à défendre, dans l'état actuel des choses, l'intégrité de l'Empire ottoman, comme un moindre mal.
La domination turque est moins dangereuse pour les Roumains du sud de la Péninsule que ne le serait la domination slave. La différence de religion est, en effet, le plus sûr garant que l'assimilation de l'élément roumain à l'élément ottoman ne saurait se produire.
Si au contraire les Bulgares, de même religion que les Roumains, arrivaient à s'emparer de la Macédoine, les Roumains du sud finiraient par se confondre avec les Bulgares et seraient définitivement perdus pour la mère patrie. De plus, la Bulgarie, ainsi agrandie, deviendrait l'état le plus puissant des Balkans, et son existence même serait une menace perpétuelle pour la Roumanie et surtout pour la province roumaine de Dobroudja, située sur la rive droite du Danube.
Quelques Roumains ont émis l'opinion que l'intérêt de leur pays était de maintenir le statu quo en Orient, dans la crainte d'une trop grande expansion des races slaves dans la Péninsule. Mais le maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman n'aurait plus aucun intérêt aux yeux de ces patriotes roumains, le jour où, grâce à une Confédération orientale placée sous le patronage impartial de la couronne italienne, l'existence et le développement ethnique des Roumains du sud seraient complètement assurés contre les empiétements des autres races.
D'ailleurs le royaume de Roumanie, enclavé entre la Russie et l'Autriche-Hongrie, serait trop isolé s'il se formait, au sud du Danube, une importante Confédération dont il serait exclu et dont il a le droit de faire partie au titre de la Dobroudja. Disons encore que le même isolement atteindrait les Latins du sud, par suite de cette exclusion de leur métropole ethnique et intellectuelle qui ferait pencher la balance du côté des éléments slavo-balkaniques, alors tous groupés. Dans ces conditions, l'accession de la Roumanie à la Confédération orientale, avantageuse d'ailleurs pour tous les autres États qui la composeraient, s'impose comme une nécessité. Cette participation lui assurerait, grâce à sa politique probe et modérée, une situation importante[43] et plus indépendante, vu que les liens qui s'établiraient entre elle, les États balkaniques et l'Italie, lui épargneraient la nécessité de s'appuyer sur un groupement politique quelconque des grandes puissances.
[Note 43: «Quant à une fédération éventuelle, personne ne la verrait de meilleur oeil que la Roumanie, qui forcément y jouerait le rôle de prima inter pares. (Take IONESCO, article déjà cité de la Monthly Review, 1903.)]
CHAPITRE XV
CONSTANTINOPLE
Nous avons cru devoir réserver, dans notre projet de Confédération, la question de Constantinople. La Turquie ne céderait pas actuellement sa capitale sans une résistance désespérée qui ferait hésiter les cabinets européens devant une solution trop brusque et qui ne s'obtiendrait vraisemblablement pas sans une large effusion de sang chrétien.
Mais il est difficile de traiter la question d'Orient sans envisager le rôle que sera appelée à jouer, dans l'avenir, cette ville qui fut, d'ailleurs, dès le commencement du moyen âge, la métropole des peuples balkaniques.