En interrogeant l'histoire de quelques peuples qui, au nord du Danube, ont présenté beaucoup d'analogie avec les nationalités balkaniques, la Pologne, la Hongrie, la Moldavie et la Valachie, nous voyons que, dès la plus haute antiquité, l'idée d'une étroite alliance entre ces peuples a germé dans l'esprit de plusieurs de leurs souverains.

C'est ainsi que le premier prince de Valachie qui ait joué au quatorzième siècle un rôle européen, Alexandre Bassaraba, conçut l'idée d'une alliance avec ses coreligionnaires slaves de la rive droite du Danube. Il avait trois filles: il en donna une à Urosch, fils du tsar serbe Étienne Douchan; une autre à Straschimir, empereur bulgare de Vidin, et la troisième à Vucashin, alors prince féodal en Macédoine et plus tard roi de Serbie[44].

[Note 44: Autrefois, les souverains chrétiens d'Orient étaient parfois indifféremment, et suivant les époques, les chroniques ou les poèmes nationaux, qualifiés de tsars, rois, empereurs, voévodes ou princes.]

De cette façon, les dynasties serbe, roumaine et bulgare ne formèrent, grâce à ces alliances, qu'une seule famille; les Slaves du sud considèrent encore les fils et petits-fils d'Alexandre Bassaraba comme s'ils eussent été des héros nationaux serbes ou bulgares, et les célèbrent comme tels dans leurs ballades et dans leurs chants nationaux.

La Pologne, la Hongrie, la Valachie et la Moldavie ont glorieusement défendu, pendant quatre siècles, la civilisation européenne contre les Tartares et les Turcs. Si les princes de ces quatre États qui, sous la pression des circonstances, s'unirent parfois par d'éphémères traités, mais qui plus souvent se combattirent, avaient, au lieu de suivre une politique égoïste, formé une ligue chrétienne, la Hongrie n'aurait pas subi, pour un temps donné, la conquête ottomane, la Moldavie et la Valachie auraient évité la suzeraineté de la Porte, et la Pologne vivrait certainement comme État pleinement indépendant.

Mieux vaut donc une étroite alliance des peuples balkaniques entre eux et avec l'Italie, que leur annexion fatale à l'un des empires austro-hongrois ou russe. Qu'ils se pénètrent enfin de cette vérité!

En s'opposant au développement de toutes les races qui peuplent la Macédoine, deux États, la Bulgarie et la Grèce, plus suspects de froideur envers notre idée, ne feraient que le jeu de l'Autriche, car cette puissance, la plus immédiatement menaçante, vu l'affaiblissement actuel de la Russie, a derrière elle l'impulsion pangermaniste.

Les haines de races doivent disparaître comme les haines de religion, rejetées au second plan par les préoccupations des réformes sociales et du bien-être des peuples.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, nous estimons que le système des groupements fédéraux, basés sur le respect de l'individualité de chaque peuple adhérent, va prévaloir à l'avenir, à commencer par les régions où la multiplicité de races ne peut faire espérer l'établissement durable d'un grand État homogène.

Nous prévoyons le triomphe du principe fédératif en Autriche-Hongrie. Il constituerait la meilleure chance de se maintenir pour la dynastie des Habsbourg, qui sera d'ailleurs fatalement obligée, par la poussée des Slaves et des Roumains de la monarchie, à renoncer à l'actuel compromis austro-hongrois.