Voyez l’exemple de Léon Cahun. Visionnaire du passé, sorte de Zola épique, Cahun a évoqué avec une extraordinaire intensité la ruée des Barbares, les invasions mongoles, batailles furieuses, migrations des peuples, incendies des villes et des châteaux… Ses livres sont cependant restés ignorés du public. Le récit se perd dans des matériaux en fusion. La virtuosité seule n’a pu faire vivre de pareilles œuvres, parce qu’elles ont été écrites, non pour plaire au public, mais pour la satisfaction personnelle de brosser de truculents tableaux de batailles. C’est un peu ce qui est arrivé à Judith Gautier. Les ruissellements d’images, la splendeur féerique n’ont pas suffi à populariser ces fresques éblouissantes, qui enthousiasmaient Heredia.
Rappelez-vous, au contraire, le succès de Quo Vadis. Loin de moi la pensée de conseiller la froide imitation d’un roman qui compte déjà deux modèles : Fabiola, de Wisemau et Acté, d’Alexandre Dumas. Je ne dis pas non plus que tout le roman historique consiste dans l’affabulation, l’intrigue et le dialogue. Je dis seulement que la description archéologique, devenue désormais une condition du roman historique, ne doit ni submerger l’action ni être plaquée ou distribuée par morceaux.
Je connais un auteur qui s’est spécialisé dans l’évocation antique et qui n’a écrit que des œuvres ennuyeuses. Il recommence les Quo Vadis, les Acté et les Fabiola, et il s’étonne de n’avoir pas de succès. Avec un bon Dezobry, Flaubert nous eût donné une admirable reconstitution du monde romain. Il a préféré choisir le monde carthaginois, qui était à peu près inconnu.
Faut-il classer dans le genre historique des livres comme le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier, et certaines œuvres d’Henri de Régnier ? Pastiche du Roman comique, le Capitaine Fracasse n’a évidemment rien de commun avec les romans de Walter Scott, et ne rentre dans l’histoire que par la peinture des mœurs et le ton du style. Le pastiche avoué, à la façon d’Henri de Régnier, est intéressant. Ce sont les imitateurs des imitateurs qui sont haïssables. Pas un élève de Pierre Loüys n’est parvenu à se faire un nom.
La couleur historique a ses adversaires. « Vos visions sont fausses ! disent-ils. La Carthage de Flaubert n’est pas la vraie Carthage ; la Grèce de Pierre Loüys n’est pas la vraie Grèce. » C’est possible, et on peut gloser là-dessus. Laissons dire ; tenons-nous-en aux principes. La méthode est bonne, et on n’a pas le droit de supprimer l’effort, sous prétexte que la réalisation est difficile.
Mais, encore une fois, l’exactitude seule ne donne pas la vie, et la couleur seule n’est que la moitié de la vérité. Il faut réunir les deux choses, établir sa documentation d’après des sources de première main, et se familiariser avec les mœurs d’une époque, de façon à en être saturé. Alors seulement vous aurez quelque chance de rendre la vérité du langage et des mœurs, telle qu’on la trouve, par exemple, dans les dialogues de Walter Scott.
Ces questions sont très complexes ; tous les excès ont leurs inconvénients. A force d’archéologie, Jean Lombard a sombré dans le peinturlurage criard. Évitez le bric-à-brac ; n’oubliez jamais que le roman historique, comme les autres romans, n’a de valeur que par la clarté, le plan, la composition, l’intérêt, et qu’il ne faut jamais écrire en style byzantin, même pour raconter l’histoire de Byzance.
Le bibliophile Jacob avait raison de dire « qu’un auteur de romans historiques doit être à la fois archéologue, alchimiste, philologue, linguiste, peintre, architecte, financier, géographe, théologien, et qu’il doit avoir « une teinture de toutes sciences, suffisante pour une appréciation vraie des choses »[69].
[69] Romans relatifs à l’histoire de France. Préface.