Je crois utile de terminer ce chapitre par quelques réflexions sur le conte et la nouvelle, qui sont, au fond, des romans en réduction.

La « nouvelle » exige de grandes qualités d’exécution. Certains auteurs de nouvelles, comme Paul Arène, sont incapables de réussir un roman, témoin Domnine. Par contre, quand Flaubert a fait des nouvelles, il nous a donné trois chefs-d’œuvre : Saint Julien l’Hospitalier, Hérodias et Un Cœur simple ; et quand un conteur de nouvelles comme Maupassant a abordé le roman, il a réalisé des œuvres supérieures, comme Pierre et Jean et Fort comme la mort. Je crois donc qu’on aurait tort de dire : « Je puis écrire une nouvelle ; je ne pourrais pas écrire un roman. » Si on a assez de talent pour faire court, on doit avoir assez de talent pour faire long. Un conte n’est qu’un chapitre de roman, qui a, comme lui, son plan, son début et son dénouement.

L’habitude de publier des contes dans les journaux remonte à la fondation du Gil Blas, il y a une quarantaine d’années. Ce qui fit leur succès, c’est qu’ils furent d’abord licencieux. Peu à peu cependant le scandale s’apaisa et la nouvelle continua à sévir. Le nombre des lecteurs qu’elle intéresse encore diminue de jour en jour. Je suis convaincu qu’on pourrait la supprimer sans aucun inconvénient ; mais la routine l’emporte et les journaux persistent à encombrer leurs colonnes de ces puérils et monotones récits. La nouvelle est certainement en ce moment le genre de production littéraire le plus médiocre. Comment en serait-il autrement ? Qui peut être sûr de découvrir chaque semaine un sujet original ? Si encore ces fabricateurs à la grosse étaient de pauvres débutants obligés de gagner leur vie ! Mais la plupart n’ont pas besoin de ce superflu. Comment de vrais écrivains peuvent-ils accepter une pareille besogne ?

Il est pitoyable de voir tant de contes insignifiants jetés en pâture à un public rassasié qui ne les lit plus que par routine. Les trois quarts méritent à peine le nom de littérature. « La littérature, dit très justement Pierre Veber, est en train de mourir écrasée sous le poids de la nouvelle, ou plutôt des nouvelles. On range sous ce nom tous les petits essais que chaque journal publie en troisième page : la longueur varie d’une demi-colonne à deux colonnes. C’est, dans le quotidien, la part sacrifiée à la littérature. Et rien n’est moins littéraire ! Et rien n’est moins séant au journalisme !… L’effort quotidien du journaliste est fécond, parce qu’il se renouvelle sans cesse à même la vie ; l’effort quotidien du conteur se stérilise peu à peu, parce qu’il s’exerce sur des souvenirs, sur des impressions. Les Maupassants à la petite semaine travaillent à la grosse ; ils fabriquent leurs nouvelles en quelque sorte au pochoir. Petites anecdotes, petits récits vagues, petits étalages de sensibilité mesquins, petits fragments d’autobiographie, petites imitations, petits plagiats, petites poussières d’énergies paresseuses… Littérature au compte-gouttes, littérature de commerce, littérature agonisante[70]. »

[70] Figaro, 15 mars 1923.

M. Pierre Veber a essayé d’établir une statistique de cette effroyable production. Il y aurait à peu près quinze grands journaux parisiens et cinq grands journaux régionaux qui insèrent régulièrement un conte par jour. Cela représente 7 200 nouvelles par an ; or, comme cela dure depuis quarante ans, cela fait au total 288 000 nouvelles. « J’ai horreur des personnalités, dit Pierre Veber ; je pourrais citer tel écrivain qui, depuis trente ans, écrit au moins quatre nouvelles par semaine ; il donne, en conséquence, 208 nouvelles par an ; il a donc à son compte 6 240 nouvelles, plus de 300 volumes. Et il continue, le malheureux ! Il a une dizaine de concurrents de son âge ; voit-on ce que cela représente ? »

C’est qu’au fond, rien n’est plus facile que de bâcler une nouvelle. Le difficile est de réaliser quelque chose qui ait de l’unité, de l’intérêt, de l’émotion et de la facture. Alphonse Daudet et Paul Arène nous ont laissé dans ce genre des modèles de grâce et de naturel. Le grand point est d’éviter l’imitation. Je connais des écrivains qui, avec le ton d’Arène et de Daudet, se sont fait une sorte de notoriété, comme d’autres pour avoir attrapé le style d’Anatole France ou de Barrès. Il en est qui affectent, au contraire, l’absence de procédés et continuent ainsi à leur façon l’école impassible de Maupassant. C’est le cas de Charles-Louis Philippe, Marguerite Audoux, Jules Renard, Tristan Bernard, etc. On dit que Daudet et Arène travaillaient ensemble et pouvaient échanger leurs signatures sans que le public s’en aperçût. Leur facture est cependant très différente. L’auteur des Lettres de mon moulin est bien plus parisien ; Paul Arène est bien plus provençal. Daudet a la légèreté, la câlinerie, l’esprit français le plus fin. Arène a la bonhomie tranquille de la langue provençale transposée dans la prose française. Le style de Paul Arène est calqué sur le provençal.

Pour apprendre à écrire des nouvelles, il faut en lire beaucoup. On relira toujours avec plaisir celles de Maupassant, Arène et Daudet, et même celles de Mérimée. Très artiste malgré sa sécheresse, l’auteur de Carmen emploie peut-être un peu trop souvent, comme le lui reprochait Flaubert, le style cliché et l’expression banale, surtout quand il fait du récit mondain ; mais c’est un beau conteur tout de même, et qui cherchait avant tout la vie, le relief, la netteté. Carmen et Colomba sont des œuvres, et la Prise de la redoute un modèle à ne pas perdre de vue. Larroumet a bien défini Mérimée quand il a dit : « Il était romantique par les sujets, classique par la forme serrée, et réaliste par la vie et la crudité. » Philarète Charles appelle Mérimée : « Un grand maître de la réticence et d’une justesse admirable. » (Mémoires, II, p. 97.) On pourrait extraire de Carmen des descriptions d’une concision homérique, comme ce duel au couteau, que j’ai déjà cité quelque part :

« Il se lança sur moi comme un trait ; je tournai le pied gauche et il ne trouva plus rien devant lui ; mais je l’atteignis à la gorge, et le couteau entra si avant, que ma main était sous son menton. Je retournai la lame si fort, qu’elle cassa. C’était fini. La lame sortit de la plaie, lancée par un bouillon de sang gros comme le bras. Il tomba sur le nez raide comme un pieu[71]. »

[71] Carmen, p. 82.