Ces lignes pourraient être signées Maupassant ou Flaubert…
Nous avons aujourd’hui quelques conteurs, comme Henri Duvernois, qui maintiennent la réputation du genre et se sont fait une place distinguée dans la nouvelle. Un sonnet sans défaut vaut un long poème. Une nouvelle parfaite vaut un long roman.
CHAPITRE VII
L’érudition et le livre d’histoire
Qu’est-ce que l’érudition ? — M. Marcel Prévost et les fiches. — La fausse érudition. — La vie et les idées générales. — La vie et l’érudition. — Le style et l’Histoire. — Tacite, Carlyle, Michelet, Tillemont.
On a pu croire un moment, après la Grande Guerre, que la hausse du prix des livres nuirait à la vente, sinon des romans, du moins des ouvrages d’histoire. Il n’en a rien été. Les livres d’histoire ont gardé leur public et sont toujours très lus.
C’est qu’on s’aperçoit de jour en jour que l’histoire est mille fois plus passionnante que le roman. « Si j’avais le talent d’écrire l’histoire, disait Mérimée, je ne ferais pas de contes. » L’histoire abonde en situations dramatiques ; ses héros ont existé ; ils ont leur psychologie ; on peut discuter leurs crimes, réviser les légendes, reprendre les thèses et les problèmes. Les plus insignifiantes personnalités sont aujourd’hui l’objet d’énormes études qui rappellent les agrandissements de Victor Cousin et de Louis Vitet, contre lesquels protestait déjà Philarète Chasles. « Vitet, dit-il, a été de ceux qui ont mis à la mode les immenses monographies ; un volume pour un atome ; Boisrobert trois volumes ; Mlle de Soudéry cinq volumes. On emprunte à la science ce défaut de proportion. Des moindres réputations du passé on fabrique des volumes sérieux ; les plus inconnus ou les moins méritants du temps passé, d’Assoucy ou Trublet ou même La Calprenède deviennent prétextes à documents, à dissertations infinies et à prix d’académie. Le mémoire à consulter nous déborde. Dans un siècle on refera tous nos livres[72]. »
[72] Ph. Chasles, Mémoires, t. I, p. 186.
Philarète Chasles voyait juste. On n’a pas attendu un siècle pour refaire les anciens livres. On publie aujourd’hui des volumes sur n’importe quelle personne ayant joué un bout de rôle dans la tragédie du passé. On immortalise même les parents des grands hommes ; nous avons un gros ouvrage sur le père de Richelieu !
L’exécution d’un livre d’histoire demande des qualités très spéciales de jugement, de patience et de travail. Malgré l’abus qu’on a fait du renseignement et des papiers d’archives, le public attache de plus en plus d’importance à la documentation de l’œuvre historique. Il n’admet plus qu’on puisse écrire un travail un peu sérieux en dehors des éléments d’informations paléographique, archéologique et épigraphique. L’histoire présentée comme une simple suite de vulgarisations aimables n’a presque plus de partisans et trouverait peu, de lecteurs. C’est la documentation seule qui maintient encore l’autorité de certaines œuvres, comme celle de M. Thiers, par exemple, qui peut certainement passer pour un des premiers modèles de l’histoire officiellement renseignée. Le style prudhommesque de M. Thiers n’est pas parvenu à discréditer l’intérêt que présente, par exemple, le grand tableau d’ensemble des campagnes militaires de Napoléon Ier, établies sur les rapports du ministère de la guerre. Des volumes comme ceux de Fustel de Coulanges supposent des années de labeur et de lectures. Renan a inauguré dans ses Origines du christianisme une méthode d’exposition dont il n’est plus possible de s’écarter et qu’ont suivie Camille Jullian et Gsell et, sur un plan plus modeste, les orthodoxes Fouard et Le Camus.
Quoi qu’il en soit, qu’on le veuille ou non, faire de l’histoire, aujourd’hui, c’est faire de l’érudition. Et alors la question se pose : Quel est le rôle de l’érudition dans l’histoire ? Quel genre d’érudition faut-il avoir, et comment l’employer ?