Une érudition générale n’est évidemment pas nécessaire pour traiter un point d’histoire particulier ; mais, sur un sujet donné, il est de toute nécessité d’être renseigné à fond, de connaître les sources et les travaux qui se rapportent à ce sujet.

On croit généralement que l’érudition est une affaire de mémoire. La mémoire est une faculté précieuse, plus précieuse peut-être que l’intelligence, puisqu’elle arrive quelquefois à la suppléer. Nous connaissons tous des personnes dont la mémoire est une sorte de bibliothèque qu’on peut toujours consulter. Mais tout le monde n’a pas le bonheur d’avoir une excellente mémoire. On se dit à chaque instant : « Où donc ai-je lu cela ? » La mémoire peut être considérée comme une faculté qui oublie ou, si l’on veut, qui ne retient que pour oublier. Elle ne consiste pas à se rappeler, mais à retrouver ce qu’on a oublié. Or, pour retrouver ce qu’on a oublié, il n’y a qu’une ressource, qu’un moyen : prendre des notes, faire des fiches.

Il existe des préjugés contre les fiches d’érudition. On a raison évidemment de railler les maniaques, et M. Marcel Prévost n’a pas tort de penser que les fichards ont une mentalité de clercs d’huissiers : « Vous savez, dit-il, ce que c’est que de faire des fiches : c’est découper de petits cartons identiques, les numéroter, les classer dans une boîte ad hoc et les couvrir de notes, extraits de livres qu’on a lus[73]. » Et il ajoute : « L’erreur du fichard, c’est de s’imaginer qu’on est un savant dès qu’on a constitué un répertoire… La science puisée aux livres, ce n’est pas dans une boîte à fiches qu’il importe de la transférer, mais dans sa tête. Je sais un jeune docteur de lettres qui a noté ainsi tous les couchers de soleil dans l’œuvre de J.-J. Rousseau ; il en a constitué de belles et copieuses fiches ; après quoi il a de ses fiches élaboré sa thèse. On l’a reçu docteur pour cela. Moi, la seule idée qu’on puisse lire Jean-Jacques dans cet esprit, me consterne. »

[73] L’Art d’apprendre, p. 131.

Oui, il y aura toujours des Bouvard et des Pécuchet, des collectionneurs de bilboquets et de manches à parapluies. Il n’en reste pas moins vrai qu’il n’existe pas d’autre moyen de faire des travaux historiques sérieux, et qu’on ne devient un savant qu’avec des fiches. C’est grâce à des milliers de fiches que Boislisle a préparé sa monumentale édition de Saint-Simon, Regnier son Molière et Camille Jullian son Histoire de la Gaule. J’ai vu, chez M. Camille Jullian, dans un grand tiroir, les fiches de son dernier volume. « Vous voyez, me disait-il, le livre est fait. Je n’ai plus qu’à l’écrire. »

Une fiche peut être très bête. Tout dépend de ce qu’on y inscrit. Elle est faite pour retenir ce qu’on lit, pour fixer des documents et des citations. La première fois que j’ai lu Balzac dans ma jeunesse, j’ai pris la peine de résumer le sujet de chaque roman, et je m’en suis félicité. Il y a longtemps sans cela que j’aurais tout oublié.

J’ai sous les yeux les deux volumes des Mémoires de Gibbon. C’est un bel exemple de fiches bien faites. Gibbon notait au jour le jour les impressions de lectures qu’il se proposait d’utiliser pour son grand ouvrage sur la décadence de l’empire romain.

M. Marcel Prévost admet cependant qu’on lise « la plume à la main » ; qu’on prenne « des notes » ; qu’on résume ce qu’un livre contient, et qu’on réduise ce contenu à « quelques pages, à une page » qui remplacera tout le livre. Eh bien, mais c’est cela, les fiches, des notes, des résumés, citations justificatives, appréciations, renseignements, éclaircissements, détails. Prendre ce genre de notes, c’est faire des fiches. M. Prévost ajoute que, pour retenir, il faut écrire. « La chose qu’on a écrite remplace d’abord la chose qu’on devrait se rappeler ; il suffit de se rappeler qu’on l’a écrite et de savoir la retrouver[74]. » Et voilà les fiches justifiées… Alors pourquoi se moquer des fichards ?

[74] L’Art d’apprendre, p. 157.

Évidemment, tant vaut l’homme, tant vaut la fiche ; mais, en soi, le procédé est bon et, encore une fois, il n’y en a pas d’autres ; et si on enseignait aux élèves à faire des fiches, ils retiendraient infiniment plus de choses, et beaucoup plus facilement, parce que l’obligation seule de les écrire les leur graverait dans l’esprit, parce que relire c’est continuer à apprendre, et parce qu’enfin il y a toujours quelque chance de mieux retenir ce qu’on a pris la peine de ne pas perdre de vue.