Le travail des fiches est donc absolument nécessaire pour l’exécution d’un livre d’histoire dont on doit préparer à l’avance les matériaux, les documents et les reports. Ce labeur de documentation, dût-il n’être pas utilisé, est déjà en soi une occupation attrayante, qui suffirait à vous passionner.

« Apprendre n’est pas une duperie, dit M. Marcel Prévost, même quand l’objet n’est pas de gagner son pain ou de la gloire avec ce qu’on apprend. Apprendre, c’est s’accroître ; apprendre, c’est agrandir sa vie. A chacun de nous de choisir le bonheur de Gœthe ou le bonheur du lazzarone ; mais sachons qu’apprendre est bien un outil de bonheur. »

On a raison de railler les mauvais faiseurs de fiches. Tous les documents, en effet, ne sont pas intéressants. Il ne s’agit pas de compiler. On n’est ni un critique ni un savant parce qu’on a secoué la poussière des vieux livres, commenté des choses insignifiantes, ressuscité des auteurs de cinquième ordre. Philarète Chasles signale avec indignation ces maniaques de l’érudition, « pesant les syllabes, comptant les virgules, se claquemurant dans le technique, amoureux d’une variante, pleins de scrupules sur la manière dont s’écrit Pocquelin ou Poquelin, préférant Suétone à Tacite, Dangeau à Suétone et ne pardonnant pas à Saint-Simon de s’être trompé sur la date de l’exil d’un courtisan. Mme de Sévigné s’écrivait-elle Sévigny ? La cour de Blois avait-elle deux cent cinquante-six ou deux cent cinquante et un pieds de large ? La belle affaire ! et les beaux problèmes à résoudre ! Et comme cela importe à la littérature, à l’humanité, à l’histoire ! »

Philarète Chasles a mille fois raison de dénoncer ces grignoteurs d’écorces, qui s’intéressent « à la chasse et non à la prise », qui font des travaux sur Racine et Molière, sans s’occuper de leur talent, et qui ne recherchent que le document, la bibliographie, l’édition, le commentaire…

Il faut aussi blâmer ceux qui, pour trop se documenter, s’encombrent ; ceux qui font leur feu avec trop de broussailles, battent tous les sentiers, rabâchent ce qui a été dit, répètent ce que chacun sait, et noient l’intérêt de leur livre en racontant l’histoire d’une époque bien plus que celle d’un personnage.

D’autres font des inventaires, comme les Goncourt, cataloguent les meubles et les chaussettes, comme Frédéric Masson.

D’autres pèchent par sécheresse, et, pour ne pas sortir de leur sujet, négligent des détails intéressants. Il n’est pas admissible, par exemple, que, dans une grande histoire du duc d’Épernon, on n’accorde que quelques lignes à la journée des barricades ou à l’assassinat d’Henri III.

L’emploi de l’érudition exige du tact et de la modestie. On perd tout crédit à vouloir éblouir le lecteur. Le public n’aime pas qu’on lui en impose. Il sait très bien que rien n’est plus facile que de paraître érudit. Il suffit de quelques bons répertoires.

L’érudition aura toujours pour ennemis les faiseurs d’hypothèses, les pontifes et les philosophes, ceux qui méprisent les faits et voudraient surtout enseigner l’histoire par les idées générales. Certes l’historien a le devoir d’expliquer les causes et de dégager les conséquences des événements ; mais on ne doit pas uniquement considérer l’histoire comme un champ d’abstraction et de généralisation. Faire la synthèse de l’Europe, bâtir des systèmes, suivre le développement des doctrines, ce sont de beaux programmes, mais d’une application délicate, si l’on veut éviter le pédantisme et le paradoxe. Tout peut se soutenir ; on peut tout justifier, la théorie des milieux, l’évolution des genres, les dragonnades, le despotisme, l’inquisition. On ne prouve rien quand on prouve trop. Jules Lemaître a bien vu le côté artificiel de ces explications paradoxales. « Vous savez, dit-il, ce que c’est que la philosophie de l’histoire. Cela consiste à démontrer les effets et les causes et toute la liaison des événements humains, à expliquer comme quoi tout ce qui arrive ne pouvait arriver autrement. On y réussit toujours, car la matière de l’histoire est infinie et d’ailleurs très malléable. On prend dans cette multitude de faits ce qui se suit, ce qui s’enchaîne, ce qui peut être expliqué ; on néglige tout ce qui ne peut pas l’être[75]. » Ce qui veut dire, au fond, que ceux qui font de la philosophie de l’histoire ont toujours tort, — parce qu’ils ont toujours raison.

[75] Impressions de théâtre, 2e série, p. 107.