Cet abus des idées générales rend certains sujets ridicules, parce qu’ils sont trop faciles à traiter. Comment prendre au sérieux des ouvrages ayant pour titres : « Du sentiment de l’honneur ou du sentiment du devoir dans la littérature française. La famille dans le théâtre français… Le rôle de la jeune fille dans notre littérature… Histoire du sentiment rationaliste à travers les lettres françaises… L’adultère au théâtre ou dans le roman, etc… »

Documentaire, anecdotique ou philosophique, de quelque façon qu’on envisage l’histoire, ce qu’il faut chercher, la première condition à réaliser, c’est la vie. Faire vivant, voilà le grand point. Faire vivant, c’est-à-dire animer la documentation, imposer l’illusion du vrai. Les historiens français ne perdent jamais tout à fait de vue cette nécessité. Autant l’érudition allemande est inorganique, autant l’érudition française possède le sens de la réalité et le souci de la couleur. Taine est sous ce rapport un excellent modèle. Quoi de plus vivant que la Jeanne d’Arc et les guerres d’Italie de Michelet ? De nos jours, M. Lenôtre a su, lui aussi, rendre l’histoire séduisante comme un roman. Peut-être même arrange-t-il un peu trop les choses et donne-t-il quelquefois à la vérité l’air d’une aimable fiction ? Ces défauts seront toujours préférables à l’ennui que dégagent certaines compilations, et mieux vaut écrire des récits pittoresques, comme le réveil du château après la fuite de Louis XVI à Varennes, que d’empiler de mornes herbiers diplomatiques, destinés à la poussière des bibliothèques administratives.

Voyez avec quel art Voltaire met en valeur ses sources d’information dans l’étonnante Histoire de Charles XII. L’abondante documentation n’empêche pas les Sorel et les Vandal d’avoir peint d’admirables tableaux, comme le passage du Niémen, notamment… Napoléon et Alexandre et l’Avènement de Bonaparte sont, sous ce rapport, de purs chefs-d’œuvre.

Le Port-Royal de Sainte-Beuve (cinq gros volumes) peut encore passer pour un modèle de mise en œuvre. « C’est, dit Brunetière, un tableau complet au-dessus duquel on ne peut mettre aucun roman de Balzac, aucune histoire de Michelet, aucun drame d’Hugo[76]. » C’est très juste. Avec des doctrines et des idées, avec des dévots et des érudits, Sainte-Beuve a fait un roman passionnant. Il est intéressant de le constater, quand on songe au violent article que publia Balzac dans sa Revue parisienne contre le célèbre ouvrage de Sainte-Beuve. Celui-ci répondit en signalant les incompétences et les sottises de Balzac, à qui il refusait surtout la qualité de génie. Sainte-Beuve n’abuse jamais de sa documentation ; il n’a pas l’air de s’y complaire ; on ne sent jamais chez lui, comme chez Brunetière, le lettré et le pédant.

[76] Évolution des genres, t. I, p. 234.

Mais le document n’est pas tout. On ne peut pas avoir la prétention de découvrir toujours du nouveau. L’élévation des jugements, la noblesse des tableaux suffisent quelquefois à établir la réputation d’un ouvrage. Nous avons dans ce genre de beaux livres, comme le Siècle de Louis XIV de Voltaire, le Discours de Bossuet, les Études de Chateaubriand et Grandeur et décadence des Romains. Par sa seule compréhension politique et sans le secours de l’archéologie, Montesquieu a renouvelé l’histoire et fondé la sociologie en France. La magnificence du style a fait de Chateaubriand un vulgarisateur de génie. Ferrero nous a montré dans Rome la crise économique et sociale, trop négligée chez Mommsen ; et Saint-Évremond, par sa seule observation piquante, a mérité le titre de prédécesseur de Montesquieu. Ces auteurs n’ont pas eu besoin de documents nouveaux pour être de bons historiens, tandis que les Rollin et les Vertot, qui n’ont ni style ni document, ne seront jamais que de funèbres compilateurs. Gibbon lui-même, si épris de renseignements et d’érudition, avait énormément corrigé son style et faisait tous ses efforts pour s’assimiler la prose de Pascal et de Montesquieu.

C’est que l’Histoire, encore une fois, n’est pas seulement un travail de recherches et de découvertes, mais surtout une œuvre de littérature. Les grands historiens sont presque toujours de grands écrivains, malgré l’exemple de M. Thiers et sa mauvaise réputation littéraire. Bossuet et Montesquieu furent des prosateurs admirables. C’est par la vie du style que Saint-Simon a conquis l’immortalité ; et Tacite, le plus grand des historiens, est avant tout un artiste de mots et d’images.

Racine a appelé Tacite le plus grand peintre de l’antiquité. Les meilleurs écrivains ont pris Tacite pour modèle. C’est par l’étude de Tacite que Mirabeau s’est formé, et c’est chez lui qu’il a pris son irrésistible violence oratoire. On connaît la façon d’écrire de Tacite. Quelques phrases peuvent la caractériser :

« La servitude, dit-il, était si grande, que nous eussions même perdu le souvenir avec la parole, si l’homme pouvait oublier comme il peut se taire.

« Othon n’avait plus assez d’autorité pour empêcher les crimes, bien qu’il en eût assez pour les commander. »