Mme de Staël faisait également de la mauvaise critique quand elle écrivait : « Fénelon accorde ensemble les sentiments doux et purs avec les images qui doivent leur appartenir ; Bossuet les pensées philosophiques avec les tableaux imposants qui leur conviennent ; Rousseau les passions du cœur avec les effets de la nature qui les rappellent ; Montesquieu est bien près, surtout dans le dialogue d’Eucrate et de Sylla, de réunir toutes les qualités du style, l’enchaînement des idées, la profondeur des sentiments et la force des images. On trouve dans ce dialogue ce que les grandes pensées ont d’autorité et d’élévation, avec l’expression figurée nécessaire au développement complet de l’aperçu philosophique ; et l’on éprouve, en lisant les belles pages de Montesquieu, non l’attendrissement ou l’ivresse que l’éloquence passionnée doit faire naître, mais l’émotion que cause ce qui est admirable en tout genre, l’émotion que les étrangers ressentent quand ils entrent pour la première fois dans Saint-Pierre de Rome et qu’ils découvrent à chaque instant une nouvelle beauté, qu’absorbaient pour ainsi dire la perfection et l’effet imposant de l’ensemble[84]. »
[84] Cité par Raynaud, Manuel du style, p. 362.
On voit l’insignifiance de pareils jugements. Pourquoi louerait-on chez Montesquieu plutôt que chez Buffon, Bossuet ou Rousseau, « l’enchaînement des idées, la profondeur des sentiments, la force des images, l’autorité, l’élévation, l’éloquence passionnée » ? etc.
CHAPITRE IX
Ce que doit être la critique littéraire
(Suite)
Les difficultés de la critique. — L’envahissement des livres. — Comment juger un livre. — Un devoir d’élèves. — La critique irascible. — Les critiques à lire : Sainte-Beuve, Jules Lemaître, Émile Faguet, Philarète Chasles, Gustave Planche, Vacquerie. — George Sand et la critique. — Les enseignements de la critique.
La vérité, c’est que la Critique est un art très difficile, qui exige non seulement une tournure d’esprit spéciale, mais beaucoup de culture et de goût. On s’étonne que le premier venu puisse se croire capable d’apprécier un roman ou une pièce de théâtre, sans avoir jamais fait du roman ni du théâtre. Pour être réellement bon juge, ne faudrait-il pas avoir mis soi-même la main à la pâte, comme le voulait Flaubert ?
Tout bien réfléchi, je ne le crois pas. La compétence technique a aussi ses inconvénients. Les gens du métier sont injustes pour leurs rivaux. On se heurte aux antagonismes d’écoles et de procédés. « Si on est soi-même producteur et artiste, dit Sainte-Beuve, on a un goût décidé qui atteint vite la restriction ; on a son œuvre propre derrière soi ; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. » Et Sainte-Beuve conclut en disant : « Pour être un grand critique, le plus sûr serait de n’avoir jamais concouru, en aucune branche, sur aucune partie de l’art. » Les deux théories peuvent se défendre. Sainte-Beuve n’a pas été plus mauvais critique pour avoir écrit Volupté et Joseph Delorme, et Gœthe fut à la fois bon auteur et bon critique.
Je crois qu’on peut être en même temps mauvais producteur et bon juge, et qu’un écrivain ordinaire est parfaitement capable de comprendre le style et les procédés des grands écrivains. Le don critique est très différent du don de production. L’idéal serait d’avoir les deux vocations, comme Fromentin, qui fut également bon peintre et bon critique d’art.
On nous trouvera peut-être un peu sévère pour la Critique et messieurs les critiques. J’admire pourtant sincèrement ceux qui ont le courage de donner publiquement leur opinion. C’est une mission délicate, qui n’aboutit trop souvent qu’à mécontenter tout le monde. Le public reproche aux critiques de faire très mal leur métier, de louer des œuvres insignifiantes, de ne pas mentionner les œuvres de valeur. On ne soupçonne pas les angoisses du malheureux bibliographe chargé de mettre les lecteurs au courant de la production contemporaine.
« Personnellement, dit M. de Pawlowski, je rends compte de dix volumes par mois, alors que j’en reçois dix par jour. Le critique littéraire doit donc faire une formidable sélection. Il choisit les œuvres intéressantes, il ne parle que de celles-là. Imaginez un instant qu’il lui faille rendre compte indistinctement de tous les livres nouveaux qui paraissent, qu’il soit contraint de parler un jour du nouvel indicateur d’été des chemins de fer, le lendemain du guide des plaisirs nocturnes de Paris et le surlendemain d’un recueil de calembours pour le jour de l’an, on aurait vite fait de parler de l’abaissement inouï de la critique littéraire.