« C’est exactement ce qui se passe pour la critique dramatique. Nos journaux quotidiens ont presque supprimé la critique littéraire, l’ouvrage le plus considérable passe inaperçu ; quant à la critique d’art, c’est à peine si l’on consacre, dans le compte-rendu des Salons, trois lignes à un tableau ou à une sculpture qui réclama de son auteur dix ans de travail désintéressé. On se croit obligé, au contraire, par habitude, de rendre compte du plus insignifiant vaudeville joué par un théâtre d’amateur, qui prend pour la circonstance un nom ronflant d’avant-garde[85]. »
[85] Candide, 8 mai 1924.
Il faut bien le dire aussi : Beaucoup de lecteurs de journaux ne lisent pas la critique littéraire. « C’est pourquoi, à notre époque, où le journal est devenu un agent d’information universelle, faisant voisiner dans ses colonnes les radio-télégrammes de Tombouctou avec les questions d’hygiène scolaire et les derniers « tuyaux » de Chantilly, la place de la critique littéraire s’y trouve calculée d’une façon tout empirique et arbitraire, d’après l’importance relative qu’elle est censée avoir pour la moyenne des lecteurs. Une colonne et demie ou deux colonnes par semaine, c’est la mesure adoptée un peu partout.
« Au surplus, si les critiques dramatiques sont tous peu ou prou auteurs dramatiques, les critiques littéraires font tous des livres, pour lesquels leurs confrères en critique ont des égards, ce qui entraîne à des politesses réciproques, à toute une politique, à toute une comptabilité. Il ne s’agit pas ici d’intérêts littéraires, mais d’intérêts sociaux, d’intérêts mondains, car un livre peut très bien réussir sans la critique et même contre elle, et la critique ne contribue guère à la formation des réputations. Elle ne peut que les contrôler, ce qui est déjà beaucoup. La critique ne « lance » plus les livres[86]. »
[86] André Billy et Jean Piot, le Monde des Journaux, p. 96.
Ne pouvant faire un choix dans l’avalanche des volumes qui se publient, le critique littéraire est obligé de signaler d’abord les ouvrages qu’on lui recommande, ceux qui portent un nom connu, ceux qui ont obtenu des prix littéraires. Il tâche ensuite de parcourir les autres volumes, et il s’aperçoit, au bout de l’année, qu’il n’a pas lu le quart des livres parus, et qu’il est, par conséquent, dans l’impossibilité matérielle de découvrir le fameux chef-d’œuvre toujours si impatiemment attendu. Et les rancunes qui poursuivent le malheureux rédacteur bibliographique ! Qu’un exemplaire dédicacé tombe entre les mains d’un confrère qui le prête ou le vende, l’auteur le retrouve sur les quais, et le lendemain un écho de l’Intransigeant vous reproche votre indélicatesse. Si l’on faisait un ouvrage sur les critiques critiqués, on verrait qu’ils reçoivent peut-être plus de coups qu’ils n’en donnent, et que les plus tolérants ne sont pas toujours les plus épargnés…
Enfin, pour l’instant, le livre est là, entre vos mains. Vous l’avez lu et bien lu. Qu’allez-vous faire ? Comment en parler ? Que faut-il dire ?… Il y en a qui font de l’esprit et causent de toute autre chose. D’autres découragent les lecteurs par leur cuistrerie fatigante.
Le mieux est de résumer d’abord le sujet. Résumez l’ouvrage, jugez-le en toute simplicité ; dites en quoi et pourquoi il vous paraît bon ou mauvais. Le lecteur se méfie. C’est à vous de gagner sa confiance.
Tous les auteurs n’aiment pas qu’on raconte à l’avance leur sujet. Le vicomte d’Arlincourt écrivait au journaliste Charles Maurice, en lui envoyant son livre Les Écorcheurs : « Veuillez constater le succès des Écorcheurs dans une annonce pour demain, en attendant les grands articles. Vous seriez bien aimable d’en faire plusieurs. Mais, je vous le demande en grâce, point d’analyse. Cela déflore mon roman et ôte l’envie de le lire. Quand les secrets du livre sont sus d’avance, le charme est détruit. Traitez-moi en ami[87]. »
[87] Histoire anecdotique du théâtre et de la littérature, t. II, p. 54.