D’Arlincourt avait tort. Beaucoup de lecteurs, les femmes surtout, sont impatients de connaître le sujet, et vont d’abord à la dernière page, pour savoir « comment ça finit », sans que cela leur ôte l’envie de lire le volume.

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Les conseils qu’on peut donner, pour l’enseignement d’une bonne méthode critique, peuvent se ramener à deux ou trois principes très simples.

Pour bien juger un livre, il faut se demander d’où il vient, à quelle école il se rattache, en quoi consiste son originalité, ce qu’il apporte de nouveau, sa genèse, son histoire, son but, ses idées et son art. Vous examinerez ensuite la valeur du sujet, la vie des personnages, la vérité humaine, la qualité de la facture et du dialogue, les rapprochements que dégage l’œuvre… Ces éléments d’examen suffisent pour un compte rendu ordinaire ; mais on peut élargir les points de vue. Prenons un devoir qui a été donné dernièrement à des élèves de seconde. On demandait d’indiquer le but que Bernardin s’était proposé en écrivant Paul et Virginie. La réponse générale fut que l’auteur aurait voulu démontrer que la vie champêtre était préférable à l’existence des grandes villes. Que nous montre-t-on, en effet ? Une famille vivant heureuse dans un lointain pays, tant qu’elle demeure hors des atteintes de la civilisation. Le bonheur de cette famille est détruit le jour où on cède à la tentation d’envoyer Virginie faire fortune en France. Cette résolution jette le trouble dans l’âme des parents et désespère deux enfants, qu’un amour naissant rendait déjà inséparables. Virginie s’embarque pour l’Europe. Douleurs de l’absence, attente du retour ; puis, le voyage, le naufrage et la mort. L’auteur a atteint son but… Ce développement obtint de très bonnes notes. La thèse n’était pas mauvaise.

Il y avait cependant quelque chose de plus à demander, même à des élèves. On pouvait mettre en lumière des considérations aussi intéressantes qu’une étude sur les intentions de l’écrivain. On eût pu, par exemple, essayer d’indiquer les origines de Bernardin de Saint-Pierre, qui sort directement de Rousseau, étudier son style descriptif, fait de sensations si vivantes ; signaler l’entrée en scène de la description exotique, le sentiment de la nature, l’émotion si profondément humaine de cette idylle, admirée par des réalistes comme Maupassant et Flaubert. Enfin, chaque élève pouvait noter les qualités d’exécution qui l’avaient frappé. Ces questions valaient la peine d’être traitées, même par de jeunes esprits critiques.


Il y aurait encore bien des conseils à proposer. Il faut nous borner.

En tous cas, retenez bien une chose, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir raison, de penser justement, d’être dans la vérité littéraire. Vos opinions n’auront d’autorité que si vous les exprimez noblement, impartialement, avec sévérité s’il le faut, mais sans méchanceté et sans colère et, par conséquent, sans vous fâcher.

MM. les critiques sont, en général, des gens irritables. Il y en a qui s’énervent et ne peuvent supporter la contradiction. Racine était très sensible à la critique et avouait qu’elle lui donnait plus de chagrin que les louanges ne lui causaient de plaisir. Montesquieu en souffrait aussi. Pellisson raconte qu’un jeune auteur fut si malheureux de la façon dont on jugea sa pièce, qu’il s’en retourna de dépit dans sa province. Les jeunes gens d’aujourd’hui se découragent moins vite.

On a dit que Le Batteux avait tenté de se suicider en voyant le peu de vogue de ses ouvrages. Newton ne voulait pas publier son Traité sur l’optique, à cause des objections qu’on lui faisait. « Je me reprocherais mon imprudence, disait-il, si j’allais perdre une chose aussi réelle que mon repos pour courir après une ombre. » On dit que Pythagore, ayant fait quelques remarques un peu rudes à un de ses disciples, celui-ci alla se pendre, et depuis ce temps le grand philosophe ne reprit plus personne en public. D’Israëli cite, dans son Recueil, un homme qui « était tombé dans une si profonde tristesse, à cause de quelques vers qu’on avait faits contre lui, qu’il en mourut ». Il ajoute que « George de Trébizonde mourut de chagrin après avoir vu les fautes de sa traduction de Ptolémée censurées par Regiomontanus. » « L’histoire littéraire, dit-il, fait connaître la destinée de beaucoup de personnes qui, à proprement parler, sont mortes de la critique. »