« Il y a beaucoup de poètes, il y a trop de poètes, il n’y a pas assez de poètes. Ceci peut sembler un paradoxe ; mais regardez les choses d’un peu près, et vous tomberez d’accord avec moi que nous avons certainement trop de poésies, et certainement aussi que nous avons très peu de bons poètes. »
Ou encore ceci :
« Je disais dernièrement que les femmes ont l’esprit faux ou, si vous aimez mieux, une sorte de faux esprit pratique. Je le disais, mais je n’en étais pas très sûr, et, n’en étant pas très sûr, je suis heureux d’avoir lu le livre de M. X…, livre original, touffu, ouvertement écrit en faveur des femmes. L’auteur expose des arguments qui confirment ma thèse, et d’autres arguments aussi qui la détruisent, je le reconnais. Il est possible, il est très possible que j’aie tort, et que j’aie tort même en ayant raison, etc… »
Voilà le pastiche-Faguet. Il est devenu une profession.
Quelqu’un qu’on ne songe pas à pasticher, c’est Brunetière. Celui-là n’eut d’autre mérite que d’être un érudit qui a passé sa vie à étudier, non pas la littérature, mais l’histoire de la littérature. En dehors de son attirail livresque, Brunetière représente assez bien l’absence de toute espèce d’originalité. Il prenait pour des idées personnelles la manie du classement, l’abus de la logique et certaines inventions stériles, comme sa théorie de l’évolution des genres, qui n’avait pas l’ombre du sens commun et à laquelle il fut promptement obligé de renoncer. Ses conférences à l’Odéon et son Manuel de l’histoire de la littérature française restent néanmoins d’excellents guides de travail.
Il y a un critique injustement oublié et qu’on a le tort de lire toujours trop tard. C’est Philarète Chasles, un passionné d’histoire et d’érudition, qui a débroussaillé bien des sentiers où l’on se promène aujourd’hui à l’aise, et qui fut un des premiers à propager le goût des littératures étrangères et l’amour de nos vieux classiques. Philarète Chasles avait un style fruste, pédant, mais sanguin et dont la forte allure éclate surtout dans ses Mémoires trop peu lus.
Philarète Chasles n’est pas le seul critique oublié. On ne fréquente plus beaucoup Villemain, qui a pourtant laissé une réputation respectable. Villemain a rôdé toute sa vie autour de la littérature, et, s’il est vrai qu’il n’en a compris que les idées et les doctrines, son goût, sa noblesse d’esprit, son éducation classique lui donnèrent pendant très longtemps l’autorité d’un patriarche intellectuel. Son mérite (Philarète Chasles le signale)[88], c’est d’avoir fondé en France l’Histoire littéraire, et « d’avoir ouvert la route des littératures comparées », que Chasles lui-même devait encore exploiter et agrandir. Villemain a fait rentrer la Critique dans l’Histoire, comme Buffon et Montesquieu ont fait rentrer la Science et le Droit dans la Littérature.
[88] Mémoires, t. II, p. 173.
Les vieux articles de Gustave Planche ne sont pas non plus à dédaigner et, bien que froidement écrits, contiennent des enseignements du plus vif intérêt. Le recul du temps permet aujourd’hui de ne plus trouver si injustes les sévérités avec lesquelles ce négateur impitoyable a jugé l’œuvre de Victor Hugo, et particulièrement son théâtre.
Nisard est lui aussi un homme à connaître. Auteur d’une Histoire de la littérature française qui, malgré ses parti-pris et ses lacunes, demeure un spécimen très séduisant de jansénisme littéraire, Nisard n’était pas du tout le cuistre que nous dénoncent les boutades romantiques de Victor Hugo et de Vacquerie. C’était un homme aimable et de beaucoup d’esprit, qui garda toujours quelque chose de sa première jeunesse élégante. Même à l’époque où il dirigeait l’École normale, on le voyait au café Voltaire, en « habit noir, lorgnon, pantalon gris-perle, bottes fines et luisantes », en homme qui « a lu le Brummel de son ami secret, le romantique Barbey d’Aurevilly ».