Il faudrait peut-être lire aussi un ouvrage qui eut du succès autrefois, les Profils et Grimaces d’Auguste Vacquerie, si l’on veut voir à quel excès de violence l’École romantique a poussé le mépris de nos grands classiques. De pareilles négations dépassent les bornes de la cécité et font aujourd’hui sourire ; il faut cependant savoir les comprendre ; l’ouvrage de Vacquerie est à cet égard un document très curieux.
Résumons-nous :
Ce n’est pas tout que de lire et de chercher du profit dans la lecture des autres. Il faut soi-même apporter sa pierre à la construction commune. Le grand reproche qu’on fait à la Critique, c’est d’être stérile. La critique explique, commente, mais n’enseigne rien ; et, quand elle se pique d’enseigner, elle se noie dans l’idéologie ou le didactisme, comme le prouvent l’Art d’écrire de Rondelet et l’Art d’écrire de M. Payot.
Un vrai critique doit proposer une doctrine, dégager une démonstration. Taine eut des théories ; Villemain faisait de l’histoire. Chasles comparait les valeurs. Jusqu’ici on n’a rien bâti de solide, faute de tuf et de fondations.
« La Critique n’existe pas encore, dit George Sand, et fait généralement plus de bruit que de besogne. Si vous pouviez mettre la main sur la vraie, vous feriez une fière trouvaille et une révolution en littérature. Mais où la pêcher ? Je ne saurais vous dire. Avec la réflexion pourtant, vous verriez pourquoi, avec tant de talent et de savoir, les critiques ne font que donner des coups d’épée dans l’eau[89]. »
[89] Cité par Mme Pailleron, les Derniers Romantiques.
« La Critique est encore à créer, dit Flaubert ; on n’arrivera à rien tant qu’on n’aura pas fait l’anatomie du style. J’ai frappé sur la poitrine de tous ces cocos-là, les Villemain, les Cuvillier-Fleury, les Saint-Marc Girardin ; il n’y a rien là dedans. »
Dans sa correspondance avec Gœthe, Schiller parle d’une « critique nouvelle » qu’il voulait « fonder sur une méthode génésiaque, si toutefois cette méthode est possible, ce que je ne sais pas encore ».
Je crois, pour ma part, qu’elle est possible, et que c’est même la seule bonne, la seule vraie, celle qui permettra d’en finir avec les idées générales et les explications abstraites. Étudions les ouvrages de style, non en dehors du style, mais par le style, non par les idées, mais par la forme. La matière est sous nos yeux : interrogeons-la, décomposons-la. Si l’on publiait une Histoire de la littérature française d’après ces principes, on se convaincrait aisément qu’il n’y a jamais eu chez nous qu’une seule école, et que depuis trois siècles tous nos auteurs se sont engendrés les uns les autres par une unité de procédés qui s’est perpétuée jusqu’à Flaubert. Il s’agirait, en somme, de fonder une sorte d’embryogénie des talents, qui enseignerait comment ils se forment, quel est leur noyau constitutif, les éléments qu’y ajoutent l’assimilation et les lectures, et peut-être alors arriverait-on à reconstituer les procédés d’exécution d’une œuvre et l’originalité productrice d’un écrivain.