J’ai moi-même essayé, avec mes faibles moyens, de mettre en pratique cette méthode, en expliquant dans mes ouvrages comment on peut se former soi-même et comment se sont formés les grands écrivains. Malgré les railleries de certains confrères, qui persistent à ne vouloir connaître que les titres de mes livres, je reste plus que jamais convaincu avec Flaubert que l’anatomie du style doit être le grand principe des études littéraires, comme l’anatomie humaine et la dissection sont le fondement des bonnes études médicales.

CHAPITRE X
Comment on fait un sermon

Les mauvais sermons. — Le style de la chaire. — Les sermons ridicules. — L’improvisation et le travail. — Les procédés de Bossuet. — Les Sermonnaires. — Le sermon au théâtre — Nécessité du style. — Le réalisme de Bossuet. — Bossuet le grand modèle.

Les grands genres de production littéraire, comme le Roman, la Poésie et le Théâtre, se sont développés en France selon une loi constante de transformation et de progrès. Seule l’éloquence de la chaire, depuis le dix-septième siècle, est restée à peu près stationnaire et médiocre. Aucun genre ne fut plus universellement exploité ; et cependant, parmi les milliers de prêtres qui prêchent, vous n’en trouverez peut-être pas dix qui sortent de l’ordinaire. Rien n’est plus déconcertant que cette immuable banalité de l’éloquence religieuse, non seulement en France, mais dans presque tous les pays d’Europe. Pourquoi n’y a-t-il pas de bons prédicateurs, comme il y a de bons critiques et de bons romanciers ? Une pareille décadence est inexplicable. En dehors de Bossuet, Bourdaloue et Massillon, quels noms peut-on citer au dix-huitième et même au dix-neuvième siècle, quand on aura nommé le grisâtre Frayssinous et le romantique Lacordaire, qui fut célèbre à juste titre par son audace et son magnifique romantisme ?

Née avec Du Perron au seizième siècle, l’éloquence de la chaire mit longtemps à dépouiller la vulgarité qui déshonora les premières improvisations bouffonnes des prédicateurs mendiants.

On cite un sermon de cette époque, qui est le comble de l’extravagance. L’orateur prend pour texte l’exclamation du prophète Gérémie : « Ah ! Ah ! Ah !… » et ensuite il s’écrie : « Telles sont les paroles, chrétiens, mes frères, que Marie entendit aujourd’hui dans le ciel, lorsqu’elle y parut, habillée depuis la tête jusqu’aux pieds de toutes les vertus et de toutes les grâces dont la puissance divine peut enrichir une âme d’un ordre tout singulier : Ah ! Ah ! Ah ! Le père Éternel lui dit : Ah ! bonjour ma fille ! Jésus-Christ lui dit : Ah ! bonjour ma mère. Le Saint-Esprit lui dit : Ah ! bonjour mon épouse… Ah ! Ah ! Ah ! seront les trois parties de ce discours. »

Les grands orateurs n’ont pas toujours évité ces puérilités. S’il faut en croire l’abbé Ledieu, Bossuet lui-même aurait prêché à Jouarre, pour la Toussaint, un discours ayant pour sujet : Amen et Alléluia.

L’éloquence de la chaire n’eut un peu d’éclat qu’au dix-septième siècle, avec Bossuet, Bourdaloue, Massillon, Fléchier. Avant Bossuet, on bourrait les sermons de citations profanes et latines ; la trivialité sévissait partout, malgré les efforts de Mgr Camus, du père Coton, du père Senault et de Claude de Lingendes.

Dans son discours de réception à l’Académie française, Massillon eut le courage de l’avouer : « La chaire, dit-il, semblait disputer ou de bouffonnerie avec le théâtre ou de sécheresse avec l’école ; et le prédicateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la religion, quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte, en y mêlant ou des termes barbares qu’on n’entendait pas, ou des plaisanteries qu’on n’aurait pas dû entendre. »

Au dix-huitième siècle, d’Alembert signalait le mauvais style académique, « ce langage poétique chargé de métaphores et d’antithèses et qu’on pourrait appeler avec bien plus de raisons le style de la chaire. C’est, en effet, celui de la plupart de nos prédicateurs modernes. Il fait ressembler leurs sermons, non à l’épanchement d’un cœur pénétré des vérités qu’il doit persuader aux autres, mais à une espèce de représentation ennuyeuse et monotone, où l’acteur s’applaudit sans être écouté… Voilà l’image de la foule des prédicateurs. Leurs fades déclamations doivent paraître encore en dessous des pieuses comédies de nos missionnaires, où les gens du monde vont rire et d’où le peuple sort en pleurant. Ces missionnaires semblent du moins pénétrés de ce qu’ils annoncent ; et leur élocution brusque et grossière produit son effet sur l’espèce d’hommes à laquelle elle est destinée. Faut-il s’étonner, après cela, que l’éloquence de la chaire soit regardée comme un mauvais genre par un grand nombre de gens d’esprit, qui confondent le genre avec l’abus[90]. »