[90] D’Alembert, Mélanges de littérature et d’histoire, t. II, p. 354.

Ce n’est pas seulement chez nous que l’éloquence religieuse est en décadence, mais en Angleterre, en Italie, et surtout en Espagne, où l’exagération méridionale se donne libre carrière et où la grossièreté corrompt davantage un clergé moins instruit que le nôtre.

Il faut lire dom Gerondio, dans le Journal étranger (t. VII, 1757). « Cet ouvrage, dit l’auteur des Aménités littéraires, met sous les yeux des lecteurs toutes les inepties et toutes les idées gigantesques de certains prédicateurs espagnols… On y trouve un sermon sur l’Annonciation qu’on peut appeler le comble du burlesque. Le prédicateur, après avoir débuté par l’exode le plus extravagant, peint l’archange Gabriel comme une poupée que toutes les planètes et toutes les étoiles ont habillée d’une manière ravissante. Il lui fait parcourir toutes les grandes villes du monde, sans pouvoir y trouver une personne digne d’être la mère du Messie, jusqu’à ce qu’enfin il arrive à Nazareth, où, loin de s’arrêter aux portes du palais, il va tout droit à une petite chaumière où il se présente en faisant tic tac. A ce bruit, la très sainte Vierge qui se trouvait en compagnie avec Mme Prudence, Mme Chasteté, Mme Oraison et Mme Humilité, délibère si elle ouvrira sa porte ou si elle ne l’ouvrira pas. Les vertus confèrent et enfin il est résolu qu’on verra de quoi il s’agit. Mais quelle surprise, lorsqu’on aperçoit une figure radieuse comme le soleil ! Alors on tremble, on repousse la porte avec précipitation et l’on s’approche de la cheminée. Cependant Gabriel est le député du ciel même ; il l’annonce, il se fait entendre, de sorte que, pour s’en assurer, on le prie de montrer ses ailes afin qu’on examine quel en est le tissu et la qualité. Ce n’étaient ni des plumes de phénix, ni des plumes de faisan, mais un plumage qui n’avait pas son pareil… Cela ne contente point encore, et il faut que l’archange montre ses lettres-patentes qu’il tenait du père Éternel. Eh ! quelles lettres ! Elles étaient écrites en caractères de lumière, scellées de quatre étoiles et paraphées de la Sainte Trinité. A cet aspect, Marie ne peut plus douter de la vérité du grand événement dont Gabriel est le porteur et le messager. Elle s’excuse, elle s’incline et s’humilie, et prononce enfin le bon mot qui nous a tous sauvés. »

Il n’est pas bien sûr que ce conte du dix-huitième siècle n’obtiendrait pas aujourd’hui le même succès dans une église de village espagnol.


Tel qu’il est, le sermon est un genre faux. Il faudrait avoir le courage de le remplacer par une simple allocution familière, prise dans les choses de la religion ou l’expérience de la vie.

« Je constate, dit le père Longhaye, qu’à la suite des pseudo-Lacordairiens, très factices et très convenus, le factice et le convenu ont pénétré et règnent souvent dans la chaire contemporaine… Je ne rejette de la chaire aucun ton, aucune nuance d’éloquence ; je veux seulement y entendre un homme qui parle, une âme qui parle à mon âme, selon les très vraies et très profondes lois de la légitime nature, et non d’après une pure forme traditionnelle[91]. »

[91] Cité par Pierre Lhande, le Père Longhaye, p. 117.

Ce qu’il faudrait peut-être supprimer, c’est la chaire, ce tremplin en bois qui n’est bon qu’à dénaturer la voix humaine et à déformer le débit. Quittez le spectacle de la rue, où tout est naturel, les rumeurs et les gestes, et entrez dans une église où l’on prêche. Vous voilà immédiatement transporté dans l’artificiel. Ces déclamations menaçantes, ce ton chromatique, cette emphase pédante, ce retentissement de mots vides, vous les retrouvez dans toutes les églises, dans toutes les chaires de France.

Rien n’est plus facile à faire qu’un sermon. Bossuet prêchait à l’âge de douze ans dans le salon de Mme Rambouillet. Diderot écrivait des sermons pour des prêtres qu’il connaissait. Un missionnaire les lui payait cinquante écus pièce. « A ce prix, disait-il, j’en ferais tant qu’on voudra. »