Avec un peu d’imagination et de style, on arrive aisément à rédiger un sermon à peu près passable. Cette facilité explique qu’il y ait tant de mauvais sermons, mais n’explique pas qu’il y en ait si peu de bons, et qu’un esprit mieux doué ne s’y montre pas tout à coup supérieur. Il y a là des raisons de facture et de procédés qu’il serait intéressant d’éclaircir.

Et d’abord, comment fait-on un sermon ? Rien de plus simple. On prend un texte ; de ce texte on tire des développements, on fait sortir des idées, un plan, des divisions, des subdivisions, premier point, deuxième point, troisième point ; on établit ses preuves, on affirme, on démontre, on accumule les paraphrases, les interprétations, les allégories et les clichés… Et cela s’appelle un sermon.

Il y a deux sortes de sermons : le sermon improvisé et le sermon écrit. Les partisans de l’improvisation prétendent qu’elle est la pierre de touche de l’éloquence. « On n’est orateur, disent-ils, que si l’on parle d’abondance. La véritable éloquence consiste dans le don immédiat de la parole, et non pas dans une rédaction de phrases savamment et longuement préparées. Un Lamartine soulevant l’enthousiasme, un avocat réfutant un adversaire, voilà la vraie éloquence… L’éloquence est une inspiration spontanée et non un ajustage laborieux qui calcule ses effets, ses arguments, ses exclamations. Sans cela, avec du travail et de la patience, tout le monde pourrait être orateur. »

Certaines personnes croient, en effet, qu’avec de l’aplomb et en possédant bien son sujet, tout le monde est capable de parler. C’était l’avis de Socrate.

« Socrate, dit un critique de bon sens, tenait ce langage après que l’étude, la méditation, l’exercice, la connaissance de l’homme et des hommes, et tout ce que la culture peut ajouter à un beau naturel, avaient fait de lui, non seulement le plus subtil des dialecticiens, mais le plus éloquent des sages. Bon Socrate, aurait-on pu lui dire, vous qui méprisez l’art dans l’éloquence, croyez-vous ne devoir qu’à la simple nature les agréments, la variété, l’abondance, qu’on admire dans vos discours ? Vous êtes riche ; laissez-nous travailler à le devenir[92]. »

[92] Rhétorique nouvelle, par M. Ordinaire, p. 200.

Me Henri-Robert n’a pas grande confiance dans la facilité oratoire que de fortes études n’ont point précédée et que le travail ne soutient pas. « Elle pourra, dit-il, donner des premiers succès éclatants, gros de promesses en apparence. Mais, grisé par ses débuts, l’avocat qui se fiera uniquement à sa facilité pour réussir n’ira pas loin[93]. »

[93] L’Avocat, par Henri-Robert, p. 29.

Quelques auteurs conseillent la demi-improvisation, c’est-à-dire la méthode qui consiste à faire d’abord un plan, à noter les points de repère et les idées principales, en laissant la porte ouverte aux développements possibles. Le conseil n’est pas non plus sans danger ; on peut toujours se demander s’il ne vaut pas mieux se fier à sa mémoire plutôt qu’à sa verve.

Ces questions seront encore longtemps discutées. Ce qui est sûr, c’est que les maîtres de l’art oratoire, Démosthène, Cicéron, Bossuet, Bourdaloue, écrivaient d’avance leurs discours et les apprenaient par cœur, et la plupart de ces discours restent encore très séduisants, tandis que les plus célèbres improvisations de Vergniaud, Mirabeau ou Gambetta ne supportent plus la lecture.