Ne nous laissons pas troubler par les protestations surannées des apologistes de la docte Mme Dacier. Sans nous attarder à des discussions qui durent depuis le seizième siècle (Dolet, d’Ablancourt, Estienne Pasquier, du Vair, etc.), je m’adresse ici aux personnes sans parti-pris, qui aiment avant tout le style, et je leur dis : « Tenez pour certain que la littéralité est la meilleure méthode pour bien traduire. » Quand nous disons qu’il faut suivre la littéralité, nous voulons dire, évidemment : autant qu’on le peut, car, prise à la lettre, la littéralité conduit à la barbarie. Rivarol cite une traduction de Dante, faite par un abbé Grangier, tellement calquée sur le texte, qu’elle est plus difficile à entendre que le texte même.
Quelques exemples montreront bien ce que nous voulons dire.
S’il y a dans Virgile : Majores cadunt altis de montibus umbræ, je traduirai : les ombres tombent plus grandes des montagnes[102]. S’il y a : Per amica silentia lunæ, je ne dirai pas : « Un clair de lune ami et silencieux, » mais « les silences amis de la lune. » Le mot silence au pluriel peut sembler hardi. Il a pourtant été magnifiquement employé par Chateaubriand : « Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux… » (Génie du christianisme) et par Victor Hugo : « Parmi les noirs déserts et les mornes silences » (Légende des Siècles, la Défiance d’Onfroy) et par Tailhade : « La brande verte et rose dort immobile dans les silences de midi » (Le Paillasson, p. 104). Si Tacite dit : Luna visa est languescere, je dirai : On vit la lune languir. Si je lis dans une comédie grecque : Mets un bœuf sur ta langue, pour signifier : Tais-toi, je dirai : « Mets un bœuf sur ta langue, » quitte à expliquer l’expression en note. Si je trouve dans Lucrèce : Rota solis, je n’écrirai pas : le char du soleil, mais : la roue du soleil, et je dirai : « Les astres tombants » pour le cadentia sidera de Virgile. Dante a dit : Per me si va nella citta dolente… Per me si va nel eterno dolore, je n’aurais pas traduit comme l’a fait Canudo : « On va par moi dans l’éternelle douleur… On va par moi, etc… » J’aurais conservé le tour si expressif qui existe en français : « Par moi l’on va dans la cité dolente… Par moi l’on va dans l’éternelle douleur… » Rivarol l’avait bien vu : « Il faut admirer, dit-il, ces formes de style : « C’est moi qui vis tomber… C’est moi qui vois passer… C’est par moi qu’on arrive… » Je n’aurais cependant pas traduit comme lui l’aer senza stelle par la nuit sans étoiles, sous prétexte « qu’il n’y a pas association dans notre esprit entre air et étoiles » ; j’aurais fidèlement écrit : l’air sans étoiles. Je ne ferai pas dire non plus, comme Vertot à Cicéron, s’adressant aux sénateurs romains : « Messieurs », mais : « Citoyens ».
[102] La Fontaine a admirablement rendu ce vers :
Et déjà les vallons
Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
« Jamais je ne sentis davantage les grandes ombres qui descendent des monts, le froid des dernières feuilles ». Michelet, Lettres inédites, p. 41.
Prenons comme exemple le passage de Françoise de Rimini dans l’Enfer de Dante :
Noi leggevamo un giorno per diletto
Di Lancillotto, come amor lo strinse ;