Deux choses sont à envisager dans une traduction : le style et le document. S’agit-il d’un poème, c’est le style qui importe. S’agit-il d’histoire, le document a autant d’intérêt que le style. Un texte peut être bien traduit et contenir cependant des contre-sens. Le contre-sens regarde l’historien et l’archéologue ; nous ne nous en occuperons pas. Pour le lecteur vraiment artiste, une traduction qui s’efforce de rendre la saveur originale, sera toujours supérieure, malgré ses contre-sens, à une traduction incolore, mais fidèle. Il nous est parfaitement indifférent que Plutarque nous dise que l’armée prit la droite, au lieu de prendre la gauche, et qu’un général ait mis trois jours à chercher la bataille, alors qu’il faisait tout son possible pour l’éviter, ou que l’armée cheminait par une nuit sombre, alors qu’elle marchait par une nuit claire. Ces infidélités n’ôtent rien à la valeur d’une traduction. Ce que nous demandons à une traduction, c’est d’être avant tout une œuvre de style. Les meilleurs traducteurs ne sont ni les grammairiens ni les savants, mais les écrivains et les artistes. Grammairiens et professeurs sont compétents pour le sens des phrases, mais très rarement pour le style. Les traductions les plus célèbres sont des traductions d’écrivains : le Plutarque d’Amyot, le Diodore de Seyssel, l’Hérodote de Saliat, le Tacite de Lavigenère, l’Homère de Leconte de Lisle, le Faust de Gérard de Nerval, le Corbeau de Baudelaire, les citations bibliques de Bossuet, le Journal de Bernal Diaz d’Heredia, le Shakespeare de François Victor Hugo, certains passages de Saavedra où la phrase de Tacite est comme coulée vivante, l’Aminta de Juan Jauregui, qui vaut presque son modèle, etc…
Je vais plus loin. Si un bon helléniste vous dit : « Cette traduction est mauvaise, » ce n’est pas une raison pour le croire, parce que cet helléniste est parfaitement capable de préférer une traduction banale, mais exacte, à une traduction originale, mais fautive. Les savants sont peu sensibles aux qualités littéraires. Leur compétence est souvent dangereuse.
C’étaient des savants et de bons hellénistes, ceux qui propagèrent chez nous les erreurs de Wolf, la pluralité des Homère, la formation de l’Iliade par superpositions de textes et collaborations de rapsodes. C’est contre les savants, qui pendant plus d’un siècle enseignèrent ces absurdités, que des littérateurs sans diplôme défendaient les droits du bon sens et répétaient avec Chateaubriand : « Qu’il y ait eu plusieurs Homère, je laisse aux érudits cette hérésie littéraire. » C’était au nom de la science linguistique que ces messieurs déclaraient péremptoirement : « Ceci est d’Homère. Ceci n’est pas d’Homère. » Aujourd’hui encore, si les théories de Wolf sont à peu près abandonnées, c’est grâce à l’effort de simples écrivains, préoccupés avant tout de juger une œuvre par les procédés d’exécution, le métier et la facture[100].
[100] M. Joseph Bédier a dû faire le même effort contre la science philologique, qui avait embarrassé de tant de rédactions et de traditions la formation de la Chanson de Roland.
La traduction est un gros travail. Filbert Bretin disait dans son vieux langage : « Je publierai hardiment que le travail de traduire est beaucoup plus grand que d’inventer chose nouvelle, ayant déjà essayé et effectué l’un et l’autre, autant que mes trente ans me l’ont permis ; et si a tel acte beaucoup plus d’audace que de récompense, et y a mille fois plus à faire à suivre le frayer d’un autre que de passer librement son chemin. »
Qu’est-ce, en effet, que bien traduire ? Ce n’est pas seulement donner le sens des phrases ; c’est rendre autant que possible les surprises de style, l’audace des mots, le relief d’expressions d’un texte étranger. Bien traduire, c’est faire appel à toutes les ressources de l’art d’écrire ; c’est enrichir sa propre langue de transpositions et d’assimilations infiniment précieuses.
Ce résultat, il faut le dire nettement, ne peut être obtenu que par les traductions qui se rapprochent le plus possible de la littéralité. Le principe de la littéralité rencontre encore des oppositions dans le monde universitaire, où l’on préfère, en général, la traduction bon français, la traduction libre. Sayous a naïvement résumé les objections de ces messieurs : « Je n’ai pas à mettre en présence, dit-il, pour les juger, les deux systèmes de la traduction littérale et de la traduction libre : il y a beaucoup à dire en faveur de l’un comme de l’autre. Chacun a ses avantages. Pour ma part, j’incline à penser qu’à traduire littéralement, le traducteur s’expose à être deux fois traître (vous savez le proverbe italien : traduttore traditore), d’abord envers la langue de son auteur, puis envers la sienne, et qu’il y a plus de fidélité réelle à s’attacher au sens des choses qu’à la couleur des mots[101]. »
[101] Conseils à une mère, etc., p. 191.
J’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi traduire littéralement, c’est s’exposer à être « deux fois traître », et je ne vois pas qu’il y ait contradiction entre s’attacher au sens des choses et s’attacher à la couleur des mots. En tous cas, Sayous demande qu’on « fasse passer dans sa traduction autant que possible les qualités essentielles du maître, celles qui font la physionomie de son style », et il avoue que, pour obtenir ce résultat, il faut être soi-même écrivain. Nous voilà d’accord. Mais ce que nous disons, nous, c’est que ce résultat ne peut être atteint que par la méthode de littéralité, qui, seule, peut rendre quelque chose des beautés de votre modèle. Nous ne demandons pas qu’un traducteur soit grand écrivain ; nous exigeons seulement qu’il soit écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui ait le sens du style, qui sente l’originalité, qui cherche à la rendre. On peut parfaitement avoir le sens du style sans être précisément ce qu’on appelle un grand écrivain. Le pire est de n’être pas écrivain du tout, comme la plupart des grammairiens et des savants.
« Mais, dira-t-on, traduire littéralement, ce n’est pas bien écrire, c’est même quelquefois très mal écrire. » Ce n’est peut-être pas, en effet, très bien écrire, au sens où l’entendent les partisans de la traduction bon français ; mais ce sera toujours une façon de bien écrire que de vouloir rendre la vie, le relief, la force expressive d’un texte étranger.