Quand on dit qu’il faut étudier Bossuet, il s’agit, bien entendu, de s’assimiler sa tournure d’esprit, son effort d’écrire, son besoin d’originalité, la séduction de sa forme, et non pas de copier des passages de ses sermons. Il existe des Répertoires qui contiennent des passages entiers de Bourdaloue ou de Bossuet, destinés à être appris par cœur par MM. les ecclésiastiques. Le fait s’est produit, il y a quelques années à Toulon ; un prédicateur étranger se fit pendant le Carême une réputation de grand orateur dont tout le mérite revenait à Bossuet.
On peut étudier Bossuet sans tomber dans de pareils plagiats. Les sermons de Bossuet devraient être le bréviaire de tous les prédicateurs. Ses sujets n’ont pas vieilli et ne peuvent pas vieillir, parce que ce sont les thèmes éternels de l’éloquence chrétienne, grandes fêtes, dogmes catholiques, la Pénitence, la Purification, la Rédemption, la Passion, la Providence, l’Épiphanie, Noël, Pâques, nos péchés, nos repentirs, l’orgueil et la misère de l’éternel cœur humain. L’Église n’a pas varié son enseignement. Ses sources d’inspiration s’épanchent intarissablement par la voix immortelle de Bossuet. C’est là qu’il faut aller se former, se retremper, se renouveler et se rajeunir.
CHAPITRE XI
La traduction comme moyen de former son style
La traduction et l’art d’écrire. — Les contre-sens. — La traduction et les savants. — Les traductions littérales. — La vraie traduction. — Tacite et Rousseau. — Péguy et la traduction. — Chateaubriand et la littéralité. — Henri Heine et la littéralité. — Les idées de Gœthe.
Nous croyons répondre au désir de bien des lecteurs en consacrant ici quelques pages à l’art de traduire et à la lecture des traductions, considérés comme moyens directs de formation littéraire. Le souci du resserrement, l’obligation de choisir ses mots, de varier ses tournures, de pétrir sa forme sur la forme d’autrui, font de la traduction un vivant enseignement de l’art d’écrire. Ce perpétuel effort contre la difficulté d’expressions est non seulement un travail utile aux traducteurs, mais la simple lecture d’une traduction peut être encore pour tout le monde un précieux exercice de style.
C’était l’avis de Rivarol. « La langue française, dit-il, ne recevra toute sa perfection qu’en allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies richesses, en fouillant dans l’antiquité, à qui elle doit son premier levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues. La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte pour ainsi dire dans tous les sens ; bientôt il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa langue ; il épuise ses ressources, mais il augmente ses forces, surtout lorsqu’il traduit les ouvrages d’imagination, qui secouent les entraves de la construction grammaticale et donnent des ailes au langage[98]. »
[98] Rivarol, préface de l’Enfer.
Tous les grands écrivains, depuis Ronsard jusqu’à Chateaubriand, recommandent la traduction comme un des meilleurs moyens de former son style.
« Ce fut surtout par la traduction des auteurs anciens, dit Victor Vaillant, que Malherbe prétendit donner à notre langue de la correction et de l’élégance. Il estimait que les efforts et les luttes pénibles de l’esprit, pour reproduire toutes les beautés d’un ancien auteur, étaient merveilleusement propres à assouplir et à embellir le style[99]. » Malherbe renvoyait à sa traduction du vingt-troisième livre de Tite-Live « ceux qui lui demandaient des règles pour bien écrire ». Du Vair dans son Traité de l’éloquence française conseille les traductions d’anciens auteurs.
[99] Études sur les sermons de Bossuet, p. 180.