Entrez de plain-pied dans votre sujet, contentez-vous d’un plan très simple, et laissez jaillir les pensées qui se presseront certainement sous votre plume, si votre sensibilité et votre imagination ont été préparées et fécondées par les lectures avec lesquelles Bossuet lui-même entretenait son propre génie. Suivez sa méthode. Bossuet était un grand théologien qui affectait de ne voir dans la littérature qu’un moyen d’enseignement doctrinal. Ce dédain de la beauté littéraire ne l’a pas empêché de travailler sans cesse à perfectionner son style par la lecture assidue des Pères de l’Église, comme nous le verrons plus loin, au chapitre de la Traduction.
On peut suivre pas à pas l’évolution des procédés oratoires de Bossuet, depuis les débuts de sa carrière. Avant d’atteindre la pompeuse sécheresse des Oraisons funèbres, Bossuet avait déjà parcouru toutes les étapes du réalisme. La trivialité de ses premiers discours, celui sur saint Gorgon, par exemple, annonce l’audace et la verve des futurs sermons sur la Passion, où l’orateur n’a pas peur des mots, les « coups de bâton », la « casaque », son « corps écorché », les « crachats de la canaille », etc…
Même plus tard, c’est-à-dire à partir de 1660, devenu plus sévère et plus délicat, Bossuet ne renonce pas au réalisme. Il s’en excuse, mais il l’emploie. « L’éloquence, dit l’abbé Maury, partage avec la poésie le privilège de revêtir d’expressions nobles des objets et des images qui, sans cet artifice, ne sauraient appartenir au genre oratoire. Bossuet excelle dans ce talent ou dans cette magie d’assortir les récits les plus populaires à la majesté de ses discours. Le songe de la princesse palatine eût embarrassé, sans doute, un autre orateur ; et il faut avouer que l’histoire d’un poussin enlevé par un chien sous les ailes de sa mère n’était pas aisée à ennoblir dans une oraison funèbre, où la narration d’un pareil songe ne semblait guère pouvoir être admise. Bossuet lutte avec gloire contre la difficulté de son sujet ; et d’abord il se hâte d’imprimer un respect religieux à son auditoire. « Écoutez, s’écrie-t-il, et prenez garde surtout de n’écouter point avec mépris l’ordre des avertissements divins et la conduite de la grâce. Dieu, qui fait entendre ses vérités sous telles figures qu’il lui plaît, continue à instruire la princesse comme autrefois Joseph et Salomon ; et durant l’assoupissement que l’accablement lui causa, il lui mit dans l’esprit cette parabole, si semblable à celle de l’Évangile : elle voit paraître ce que Jésus-Christ n’a pas dédaigné de nous donner comme une image de sa tendresse, une poule devenue mère, empressée autour de ses petits, qu’elle conduisait. »
« Voyez avec quel art admirable l’orateur rapproche toutes ces allégories d’une imagination riche et brillante, l’intervention de la Divinité, la préparation oratoire d’un sommeil mystérieux, le songe de Joseph, celui de Salomon, la parabole de l’Évangile. Il vous familiarise d’avance avec le merveilleux, en vous environnant d’un horizon qui vous présente de tous les côtés de pareils prodiges ; et, par ses ornements accessoires, il vous prépare, il vous amène à entendre sans surprise les détails d’un rêve où il n’est question que d’une poule, dont il semblait impossible, ou, pour mieux dire, presque ridicule de parler[97]. »
[97] Maury, Éloquence de la chaire, p. 23.
Une autre fois, dans le même discours, Bossuet n’hésite pas à employer les mots les plus familiers. « On ne peut retenir ses larmes, dit-il, quand on voit cette princesse épancher son cœur sur de vieilles femmes qu’elle nourrissait. Otons vitement, disait-elle, cette bonne femme de l’étable où elle est, et mettons-la dans un de ces petits lits. Je me plais à répéter ces paroles, malgré les oreilles délicates ; elles effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne plus parler que ce langage. Malheur à moi, si dans cette chaire j’aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes invitations, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette princesse qui peuvent vous convertir ! Je n’ai regret qu’à ce que je laisse. »
En résumé, il n’existe qu’un modèle et qu’un Sermonnaire : c’est Bossuet. En dehors de lui, toute imitation est inutile, tout enseignement est vain, Bossuet représente à lui seul la langue oratoire, la forme souveraine, la leçon totale, le plus beau spectacle de création parlée que nous offrent les Lettres françaises.
Quant aux autres orateurs classiques, je ne crois pas qu’on trouve beaucoup de profit à lire des sermons comme ceux de Massillon, qui sont des modèles de banalité supérieure, ou ceux de Bourdaloue, dont la belle éloquence laïque est essentiellement inféconde.
C’est à Bossuet qu’il faut toujours en revenir.