« Ce jour de ta justice, ce beau jour de lumière, qui éclairera, qui illuminera, qui éblouira le monde, je l’attends, Seigneur, je l’espère, je le désire avec toute l’ardeur, avec toute la fièvre de ma foi invincible et inébranlable. Oui, je le sais, j’en suis sûr, nous en avons l’assurance, ce jour viendra confondre la folie humaine, assoupie dans son indifférence, endormie dans sa volupté, engourdie dans l’oubli de Dieu. Réveil terrible, inouï, imprévu… Que ferons-nous ? Que dirons-nous ? Que répondrons-nous à ce justicier apparu sur les nuées avec la rapidité, la soudaineté, la violence de l’éclair ? Quelles paroles aurons-nous sur les lèvres ? Quelle justification sortira de notre bouche ? »
Ou encore cet autre exemple pris dans un Sermonnaire :
« Mes très chers frères, je voudrais, en traitant ce magnifique sujet, chanter un hymne à la gloire du Créateur, vous faire bien comprendre comme est belle et grande cette royauté qu’il nous a donnée sur tout ce qui nous entoure… Ne parlons plus du corps humain, de ce port noble et majestueux donné à l’homme, de cette tête élevée, de ces yeux appelés à contempler le ciel… Non, je ne veux plus revenir sur ces bras, sur ces mains, instruments de tout progrès, donnant au corps de l’homme une supériorité incomparable sur celui des autres animaux. Jusques ici, ô mon Dieu, nous admirons les belles formes que vos mains divines ont données à ce limon dont vous avez voulu former nos membres. Mais vous vous inclinez de nouveau sur votre œuvre ; quelles paroles allez-vous donc prononcer, ô Créateur à jamais adorable ? Qu’ai-je entendu ? Frères bien-aimés, écoutons et méditons chacune de ces paroles ; faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Faciamus hominum ad imaginent et similitudinem nostram, etc. »
Le discours continue sur ce ton. Un pareil style suffirait à ridiculiser les sermons les plus sérieux. Un prédicateur raillait certainement cet abus des énumérations et des divisions, quand il disait : « Il y a, messieurs, trois têtes coupées dans les Écritures : la première, tête en pique ou tête de Goliath, signifie l’orgueil ; la seconde, tête en sac ou tête d’Holopherne, est le symbole de l’impureté ; la troisième, tête en plat ou tête de saint Jean, est la figure de la sainteté. Je dis donc : plat, sac et pique ; pique, sac et plat ; sac, pique et plat, et c’est ce qui va faire le partage de ce discours. »
La parodie du sermon est aussi une chose très facile. Ce genre de charge avait même un moment gagné le théâtre. Boursault considérait comme un vrai sermon, dans l’École des femmes, le discours d’Arnolphe à Agnès, où il est question de l’enfer et de chaudières bouillantes.
« Je ne me porterais pas garant, dit Jules Lemaître, de l’entière orthodoxie de la pensée et des intentions de Molière. Si l’on met à part les chefs-d’œuvre de nos grands orateurs chrétiens, il est certain que le « discours moral » d’Arnolphe ne ressemble pas mal à la moyenne des sermons religieux, en reproduit avec un peu d’exagération scénique le tour et le style, surtout le ton affirmatif et la grossièreté des arguments. Arnolphe prenant tout à coup pour exécuter son abominable plan le langage de la chaire chrétienne, et ce langage s’adaptant le mieux du monde à la pensée de l’ingénieux tyran et paraissant lui être naturel, voilà qui donnait à songer. Nous comprenons que les « faux dévots » et peut-être aussi quelques dévots sincères se soient scandalisés, et que les ennemis de Molière aient exploité et traduit cette indignation[96]. »
[96] Jules Lemaître, Impressions de théâtre, 2e série, p. 67.
C’est ce moule-cliché, ce sont ces procédés artificiels du sermon, avec ses divisions et subdivisions arbitraires, qui continuent à maintenir l’éloquence de la chaire dans un état d’incroyable décadence. Il faudrait avoir le courage de supprimer ces vieux gaufriers. Tout le monde en demeure d’accord, et chacun reconnaît qu’une pareille réforme est une chose impossible. L’habitude est prise. Hors de ces conditions de facture, un sermon ne serait plus un sermon. Il faut donc en prendre son parti ; et, puisqu’on ne peut briser le cadre, tâcher du moins de sauver le sermon par le style.
C’est ce qu’a fait Bossuet. Le grand orateur a beau conserver les anciennes formules, rhétorique podagre, amplifications surannées, allégories, subtilités et commentaires, il a vaincu l’artifice, et, à force de génie, il a eu la gloire d’être, dans le plus faux de tous les genres, le plus grand créateur de style qui ait jamais paru. Sa phrase foudroyante, la magnificence de sa diction, sa perpétuelle explosion d’images gardent une modernité qui fait dire, par exemple, à des spécialistes de la langue comme M. Brunot, que Bossuet a plus abusé du substantif que les romanciers réalistes de notre époque. La splendeur de cette prose fait oublier la routine des démonstrations.
C’est donc Bossuet qui doit être le modèle des orateurs chrétiens, et ce n’est que par l’éclat de la forme qu’ils arriveront comme lui à rajeunir le sermon. Pour cela, il faut renoncer à tout prix au style banal, au style poétique, qui est le style obligatoire des prédicateurs.