« Raisonnons. Est-ce le suffrage de mille, de dix mille, de cent mille, de cinq cent mille personnes ? Est-il fonction du nombre, les romans-cinéma ont bien plus de lecteurs qu’Anatole France ; s’il est fonction de la partie cultivée de la nation, il y a encore une élite dans cette élite ; les avocats, professeurs, médecins, bref « les humanistes » ne sont-ils pas mieux qualifiés pour juger que les négociants, les financiers, les gens de cercle, les sportsmen ?
Il y aurait donc plusieurs espèces de publics ! Il semblerait. Un auteur applaudi cinquante fois à la Comédie-Française estimera bien plus son succès que celui d’un de ses confrères joué trois cents fois à l’ancien Ambigu.
En vérité, je vous le dis, le succès est une énigme singulière. Peut-être, pour la résoudre, faudrait-il tenir compte de l’épreuve du temps[3]. »
[3] Comedia, 31 mars 1922.
Voyez, en effet, la destinée des œuvres célèbres. La publication des Odes et ballades de Victor Hugo n’eut pas grand retentissement. Vigny vendit peu ses premiers poèmes. On préférait Frédéric Soulié à Balzac. D’Arlincourt fut aussi illustre que Chateaubriand. Stendhal n’a été compris que quarante ans après sa mort[4]…
[4] Cf. H. d’Alméras, Ce qu’on lisait il y a un siècle. Grande Revue, décembre 1923.
« Il suffit, dit Rosny aîné, de fréquenter divers milieux littéraires pour se rendre compte de l’instabilité et de la cocasserie de la gloire. Il fut un temps où Alfred de Musset était tombé dans le troisième dessous parmi la génération alors nouvelle (hélas !). On entend de nos jours couramment dire dans les milieux jeunes : « Hugo ? Ça n’existe pas. Loti n’offre aucun intérêt. Flaubert, il faut le déboulonner. » Mais c’est dans le grand public, loin de Paris et des villes importantes, que la gloire révèle toute sa misère. On peut à peine se figurer le nombre de gens qui ignorent totalement Rabelais, Molière, Racine, Lamartine, Baudelaire — ou Ampère, Berthelot, Lavoisier, Lamarck…
« Depuis plus de vingt ans, je m’amuse à interroger, sur ce sujet, au cours de mes voyages ou de mes villégiatures, des gens très simples. J’obtiens les réponses les plus ahurissantes.
« Dans les milieux simples, la gloire apparaît comme une balançoire. Les plus grands des humains n’y laissent qu’un sillage très indistinct, et le plus souvent rien du tout…
« Même dans les milieux moins simples, la renommée est fréquemment une chose ridicule et désordonnée. Personne à peu près ne connaît les plus grands savants, ceux qui ont contribué à nous faire pénétrer dans le mystère du monde. La gloire des écrivains et des artistes va au petit bonheur.